Le Projet Manhattan se déploie principalement de 1942 à 1946, sous la direction militaire du général Leslie Richard Groves et la direction scientifique de J. Robert Oppenheimer à Los Alamos.
Le dispositif industriel et scientifique se répartit entre Oak Ridge pour l’enrichissement de l’uranium, Hanford pour la production de plutonium et Los Alamos pour la conception et l’assemblage des engins.
La coopération anglo-canadienne issue de « Tube Alloys » est intégrée à partir de 1943. Les jalons majeurs incluent l’industrialisation à Oak Ridge et Hanford, l’essai Trinity du 16 juillet 1945 au Nouveau-Mexique qui valide l’architecture à implosion au plutonium, puis l’emploi opérationnel des bombes à l’été 1945.
La contribution française relevant surtout d’équipes de savants exilés impliqués dans la filière anglo-canadienne et, en 1945, de la création du Commissariat à l’énergie atomique.
Le projet naît du contexte de guerre totale et de la crainte d’un développement allemand, ce qui motive une mobilisation exceptionnelle de moyens industriels et scientifiques par les États-Unis, en coopération avec le Royaume-Uni et le Canada.
L’objectif stratégique est d’obtenir une arme décisive pour hâter la fin de la guerre dans le Pacifique.
Héros et figures marquantes
- J. Robert Oppenheimer dirige la recherche à Los Alamos et coordonne les équipes de physique, chimie et ingénierie.
- Leslie Richard Groves assume la conduite militaire, la sécurité et la logistique du programme.
Côté français, Bertrand Goldschmidt, Jules Guéron, Pierre Auger et Lew Kowarski travaillent au laboratoire de Montréal dans la filière anglo-canadienne et joueront un rôle déterminant dans la création et l’orientation initiale du CEA. The Department of Energy’s Energy.gov
La réussite du Projet Manhattan inaugure l’ère nucléaire militaire, bouleverse les équilibres stratégiques d’après-guerre et entraîne la création d’organismes nationaux dédiés à l’énergie atomique, dont le CEA en France.
Aux États-Unis, la mémoire publique des sites est portée par un parc historique fédéral et par les musées et archives fédérales ; en France, la thématique est abordée via des institutions de mémoire et des musées d’histoire de la Seconde Guerre mondiale.
Coût global estimé
- Total à la fin de 1946 : environ 2,2 milliards de dollars américains de l’époque. (source : Smyth Report, 1945 ; U.S. Department of Energy, Historical Resources ; U.S. Army Corps of Engineers, Manhattan Engineer District Final Report, 1947).
- En valeur actuelle (2025), cela représente environ 35 à 40 milliards de dollars, selon les méthodes de conversion (inflation CPI et coût relatif des projets publics).
Répartition par grands postes (chiffres 1942-1946)
| Poste | Montant (USD 1945) | Pourcentage approximatif | Description |
| Production de matières fissiles (usines d’Oak Ridge, Tennessee) | ≈ 1,2 milliard | ~55 % | Construction et exploitation des usines d’enrichissement de l’uranium (Y-12 électromagnétique, K-25 diffusion gazeuse, S-50 diffusion thermique). |
| Production de plutonium (site de Hanford, Washington) | ≈ 390 millions | ~18 % | Réacteurs nucléaires, usines chimiques de séparation et gestion du site. |
| Laboratoire de Los Alamos (Nouveau-Mexique) | ≈ 74 millions | ~3 % | Recherche fondamentale, conception des bombes « Little Boy » et « Fat Man ». |
| Administration, sécurité et génie militaire (U.S. Army Corps of Engineers) | ≈ 180 millions | ~8 % | Coordination du général Leslie R. Groves, sécurité, transport, infrastructures. |
| Recherche fondamentale, brevets, études universitaires | ≈ 150 millions | ~7 % | Travaux à Columbia, Chicago, Berkeley, universités et laboratoires partenaires. |
| Autres coûts divers (construction, communication, maintenance, logistique) | ≈ 200 millions | ~9 % | Installations secondaires, camps, transports, sécurité et communication. |
(Sources principales : Manhattan Engineer District – General Groves’ Final Report, 1947 ; DOE – Manhattan Project: An Interactive History ; Rhodes, The Making of the Atomic Bomb, 1986.)
Effectifs et ampleur industrielle
- Personnel total mobilisé : environ 600 000 personnes (scientifiques, ingénieurs, ouvriers, militaires et personnels de soutien).
- Infrastructures construites : plus de 30 sites répartis sur 21 États américains et au Canada.
- Énergie électrique consommée : environ 1/6 de la production américaine d’aluminium de guerre, soit l’équivalent de la consommation d’une grande ville américaine.
Comparaison contextuelle
- Le Projet Manhattan a coûté environ 0,8 % du PIB américain cumulé de la période 1942-1946, ce qui en faisait l’un des plus grands investissements scientifiques et militaires de l’histoire moderne.
- À titre de comparaison, le développement du projet Apollo (1961-1972) coûtera plus tard environ 25 milliards USD de l’époque, soit une intensité budgétaire comparable en proportion du PIB.
Sources de référence
- Henry DeWolf Smyth, Atomic Energy for Military Purposes, Princeton University Press, 1945 (rapport officiel).
- U.S. Department of Energy, Manhattan Project: An Interactive History, section “Cost of the Manhattan Project”.
- Leslie R. Groves, Now It Can Be Told: The Story of the Manhattan Project, Harper, 1962.
- Richard Rhodes, The Making of the Atomic Bomb, Simon & Schuster, 1986.
- Richard G. Hewlett & Oscar E. Anderson Jr., The New World, 1939–1946, U.S. Atomic Energy Commission, 1962.
- National Park Service, Manhattan Project National Historical Park – Overview and Costs, nps.gov/MAPR.
Mémoire et lieux commémoratifs
Aux États-Unis, le Manhattan Project National Historical Park rassemble les sites d’Oak Ridge, Los Alamos et Hanford, avec une médiation permanente et des parcours de visite.
Des centres d’archives et musées américains conservent objets, films et témoignages.
En France, des institutions patrimoniales évoquent le contexte et les prolongements scientifiques et diplomatiques sans qu’il existe de monument spécifiquement dédié au Projet Manhattan dans le cadre de la mémoire de la Résistance intérieure.
Références bibliographiques
- The Making of the Atomic Bomb Richard Rhodes, Simon & Schuster, 1986 Synthèse de référence retraçant la genèse scientifique, industrielle et militaire du projet, des premières découvertes sur la fission aux décisions de 1945 ; l’ouvrage détaille les rôles d’Oak Ridge, Hanford et Los Alamos et le cheminement vers Trinity.
- Atomic Energy for Military Purposes (Smyth Report) Henry DeWolf Smyth, Princeton University Press, 1945 Rapport officiel publié à l’été 1945 présentant le cadre scientifique, industriel et organisationnel du Projet Manhattan ; il explicite les choix techniques et le pilotage gouvernemental américain.
- Now It Can Be Told: The Story of the Manhattan Project Leslie R. Groves, Harper, 1962 Mémoires du directeur militaire du projet décrivant la planification, la sécurité et la logistique, avec de nombreux éclairages sur l’articulation entre impératifs militaires et contraintes scientifiques.
- American Prometheus: The Triumph and Tragedy of J. Robert Oppenheimer Kai Bird, Martin J. Sherwin, Knopf, 2005
Biographie fouillée d’Oppenheimer, replacée dans l’histoire intellectuelle et politique des États-Unis, qui éclaire sa direction scientifique à Los Alamos et les dilemmes de l’après-guerre. - The New World, 1939–1946 (A History of the United States Atomic Energy Commission, Vol. 1) Richard G. Hewlett, Oscar E. Anderson Jr., Pennsylvania State University Press, 1962 Histoire officielle de l’AEC consacrée aux origines et au déroulement du projet ; une base documentaire majeure pour comprendre la transition du programme de guerre à l’encadrement civil.
- The Los Alamos Primer Robert Serber, University of California Press, 1992 (édition annotée) Publication des notes de 1943 pour les nouveaux arrivants à Los Alamos ; exposition pédagogique des principes physiques et des architectures d’engins retenues et testées à Trinity.
- Day of Trinity Lansing Lamont, Atheneum, 1965
Récit détaillé de la préparation, du tir et des suites immédiates de l’essai Trinity, fondé sur des entretiens et des sources déclassifiées ; utile pour relier validation expérimentale et décisions stratégiques. - Racing for the Bomb: General Leslie R. Groves, the Manhattan Project’s Indispensable Man Robert S. Norris, Steerforth Press, 2002
Biographie centrée sur Groves qui met en lumière l’ampleur logistique, industrielle et sécuritaire du programme et son style de commandement. - Five Days in August: How World War II Became a Nuclear War
Michael D. Gordin, Princeton University Press, 2007
Analyse des décisions de l’été 1945 et de la réception politique et militaire de l’arme, replacée dans le contexte de la fin de la guerre contre le Japon. - Les batailles de l’énergie atomique Bertrand Goldschmidt, Fayard, 1962
Témoignage et analyse par un acteur français de premier plan sur la compétition scientifique internationale et sur les continuités qui mènent à la politique atomique française d’après-guerre.
Références internet
- Department of Energy – « The Manhattan Project: An Interactive History ». Aperçu complet et structuré en rubriques « Events, People, Places, Processes, Science », avec chronologies et notices biographiques. https://www.osti.gov/opennet/manhattan-project-history/index.htm
- Department of Energy – « Manhattan Project Historical Resources ». Portail vers les histoires officielles, la « Manhattan District History », des bases de documents déclassifiés et des guides d’archives. https://www.energy.gov/lm/manhattan-project-historical-resources
- National Park Service – « Manhattan Project National Historical Park ». Présentation du parc fédéral, des trois sites, des contenus pédagogiques et des informations de visite. https://www.nps.gov/MAPR
- National Park Service – « Hanford, Washington ». Notice détaillant la vocation du site de Hanford, la production de plutonium et les raisons du choix d’implantation. https://www.nps.gov/mapr/hanford.htm
- National Park Service – « Los Alamos, New Mexico ». Page de synthèse et carte des lieux associés au laboratoire de Los Alamos dans le périmètre du parc. https://www.nps.gov/mapr/los-alamos.htm
- NPS – « Plan Your Visit ». Présentation des trois communautés et des modalités de visite des unités du parc. https://www.nps.gov/mapr/planyourvisit/index.htm
- DOE OpenNet – « The Plutonium Path to the Bomb, 1942–1944 ». Dossier thématique sur la filière plutonium et ses étapes. https://www.osti.gov/opennet/manhattan-project-history/Events/1942-1944_pu/1942-1944_plutonium.htm
- DOE OpenNet – « The Manhattan Project and the Second World War ». Synthèse historique sur la course à la bombe et les décisions de 1945. https://www.osti.gov/opennet/manhattan-project-history/Events/1945/retrospect.htm
- Los Alamos National Laboratory – « Manhattan Project Sites ». Parcours des lieux et expositions retraçant l’histoire du laboratoire et du projet. https://www.lanl.gov/about/history-innovation/mapr/sites
- Chemins de mémoire (Ministère des Armées) – « Insigne et diplôme d’un ingénieur du projet Manhattan ». Notice d’objet contextualisée datée du 6 août 1945. https://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/insigne-et-diplome-dun-ingenieur-du-projet-manhattan
- BNF – « Ressources en ligne sur la Seconde Guerre mondiale ». Portail éditorialisé vers des corpus Gallica incluant des dossiers autour d’Hiroshima et Nagasaki.
https://www.bnf.fr/fr/ressources-en-ligne-sur-la-seconde-guerre-mondiale
- Homeland Security Digital Library – « The Manhattan District History: Full-Text Now Available Online ». Présentation et accès au corpus historique multivolume commandé par le général Groves. https://www.hsdl.org/c/the-manhattan-district-history-full-text-now-available-online/