La mémoire, c’est ce qu’il nous reste à nous, anciens combattants, quand le pays oublie les sacrifices que nous avons consentis pour lui, et quand surtout il a cessé d’avoir peur.
Mais ce qui nous marque le plus, c’est le mépris et l’indifférence de la part de nos concitoyens, qui oublient un peu vite que s’ils vivent libres, c’est grâce à nous qu’ils le doivent.
Ayant constitué une exposition itinérante concernant la seconde guerre mondiale, exposition comprenant pas moins de 150 panneaux, 250 affiches d’époque, 800 journaux et plus de 200 publications de la presse clandestine et dotée cette exposition de dossiers réservés aux enseignants, je me suis aperçu qu’il était difficile lors de nos manifestations d’expliquer pourquoi il était anormal de sortir la Résistance du contexte de la guerre 39/45.
.Je me suis toujours insurgé contre le fait de parler uniquement de la Résistance alors que cette dernière fait partie intégrante du second conflit mondial, et qui plus est, il m’est arrivé d’entendre dire n’importe quoi sur le sujet et bien souvent de la part de gens n’ayant en rien participé à la guerre.
D’autre part il ne semble pas y avoir eu pour le moment, de véritable tentative pour établir une documentation concernant la Résistance dans notre département des Bouches du Rhône et il faut bien reconnaître que cela n’a rien d’aisé.
C’est pourtant bien dans notre département qu’a été créé le premier mouvement organisé de Résistance par Henri FRENAY et Maurice CHEVANCE à Marseille chez le docteur RECORDIER, ami intime de FRENAY, au 67 rue de Rome – Le mouvement de libération nationale- qui se transformera en « Combat » par la suite : c’est encore à Marseille où Jean MOULIN prit contact pour la première fois le 15 juillet 1941 avant son départ pour Londres via l’Espagne et le Portugal le 12 septembre suivant, toujours chez le docteur RECORDIER. C’est également dans les tous premiers jours de janvier 1942 que Jean MOULIN, parachuté avec son radio MONTJARET et un troisième homme dans les marais de la vallée des Baux de Provence rencontre encore par deux fois à Marseille les dirigeants du MLN et leur présente les instructions sur microfilms du général de GAULLE, l’accréditant comme son représentant en France non occupée.
Après l’occupation de la zone sud par les Allemands c’est à Marseille que l’Organisation de Résistance Armée implante son PC au 149 rue de Rome en mars 1943. Le réseau Alliance de Marie Madeleine MERIC s’implante aussi à Marseille jusqu’à l’arrestation de ses membres les plus importants.
Alors Marseille capitale de la Résistance ?
Fils d’ancien résistant, puisque mon père contacté par le lieutenant Chevance en février 1941 a rejoint l’équipe mise en place à l’époque à Marseille et n’a quitté Marseille après avoir failli être arrêté fin mai 1944.
Officier moi-même, je ne pouvais rester indifférent à cette période sombre de notre histoire, d’autant plus que je détiens une nombreuse documentation livresque, mais aussi de documents importants concernant la Résistance arlésienne, Résistance que mon père rejoignit après qu’il eut échappé de peu à une arrestation à Marseille peu avant le 27 mai 1944.
Il m’est apparu important de faire gommer certaines légendes ou « exploits » qui n’ont rien de commun avec la réalité, et de préciser quelques points demeurés obscurs. De même et par expérience, faire obstruction à des tentatives de récupération de l’histoire.
Je crois en effet, qu’il est bon à l’heure où les choses vont très vite, grâce notamment à Internet, au travail des chercheurs pour lesquels commencent à s’ouvrir de nouvelles archives de rester fidèle aux faits, car la jeunesse maintenant très avertie de certaines perversions de l’histoire, ne considérerait plus le monde combattant comme composé de gens sérieux, mais prendrait cela comme un roman feuilleton d’aventures, et nous n’avons pas le droit de laisser faire, car trop de fantômes viendraient nous hanter, nous rappelant le sacrifice qu’eux avaient consenti.
Personnellement, j’ai toujours fait mienne la définition de l’historien donnée par TAINE dans son Essai sur TITE-L1VE.
« Considérez l’historien qui traite l’histoire comme elle le mérite, c’est à dire en sciences. I1 ne songe ni à louer, ni à blâmer ; il ne veut ni exhorter ses auditeurs à la vertu, ni les instruire dans la politique.
Ce n’est pas son affaire d’exciter la haine ou l’amour, d’améliorer les cœurs et les esprits : que les faits soient beaux ou laids, peu lui importe, il n’a pas charge d’âmes ; il n’a pas pour devoir et pour désir que de supprimer la distance du temps, de mettre le lecteur face à face avec les objets, de le rendre concitoyen des personnages qu’il décrit, et contemporain des évènements qu’il raconte.
Que les moralistes viennent maintenant, et dissertent sur le tableau exposé ; sa tâche est finie ; il leur laisse la place et s’en va ».
Ce document sera peut-être jugé incomplet, c’est vrai, car je n’ai pas la prétention de tout connaitre, mais au moins pourra-t-il servir à nos présidents d’associations lorsqu’ils iront parler de la guerre 39/45 et de la Résistance dans notre département aux élèves des CM1 et CM2, aux collégiens et lycéens.
En fait il se veut être un canevas de travail qui permettra peut-être d’instruire les jeunes générations sur ce qu’il s’est passé dans les années 19401944, et de leur faire comprendre que la Liberté est un bien précieux et qu’elle se défend à tous les instants, pied à pied.
J’avais un peu plus de sept ans quand l’armistice de juin 1940 fut signé ; nous habitions Marseille à Mourepiane et mon père enseignant avait été mobilisé au 203°111A et avait participé aux combats de l’Armée des Alpes- l’Armée invaincue-. J’avais assisté aux bombardements allemands sur le port de notre ville, puis à celui des Italiens ; je ne connaissais rien de la guerre à part ce que mon grand-père maternel m’avait raconté sur la guerre de 14/18 qu’il avait faite dans l’Artillerie, et j’avais vu ce même grand père que j’adorais, construire une « cagna » comme il se plaisait à le dire dans la magnifique propriété que possédaient mes parents sur les hauteurs de Mourepiane. Cette « cagna » servant à tous les voisins lorsqu’il y avait une alerte… Mais j’ai vu aussi mon grand-père pleurer à l’annonce de l’armistice, et cela, même étant gosse on ne peut l’oublier, parce que cela vous marque pour la vie.
Plus tard mes parents ayant vendu notre propriété, nous nous sommes installés au 5 place Sadi Carnot à l’entrée des vieux quartiers du Vieux Port, mon père ayant été affecté à l’école de garçons de La Major et ma mère à celle de la rue François Moisson. Tous deux enseignants allaient rapidement s’orienter vers le scoutisme fin 1940. Mon père était je crois commissaire de district aux Eclaireurs de France et ma mère cheftaine, et moi on me mit aux louveteaux. Le siège des Eclaireurs de France se trouvait au premier étage du 1 cours Ballard sur le Vieux Port.
En janvier 1941 mon père se fit affecter au Centre de formation professionnelle Velten, dans la rue Bernard du Bois, près de la porte d’Aix, tout près d’ailleurs de l’entreprise que venait de créer le lieutenant Chevance.
Quelques temps après, d’après ce que j’appris bien plus tard, mon père fut contacté, et ce d’une manière bien particulière, par le lieutenant Chevance au siège des Eclaireurs de France où nombreux étaient ceux qui n’avaient pas accepté l’armistice et où régnait aussi une ambiance peu pétainiste !
Par la suite, je vis défiler chez nous énormément de gens, notamment un abbé, l’abbé VOISIN, ancien du 203° RIA comme papa, CONAN lui aussi responsable important des Eclaireurs de France, que je devais retrouver comme colonel en Indochine à Saigon, et également beaucoup de matériel qui venait encombrer ma chambre- Brodequins, pantalons et chemises bleues, bérets, gamelles etc… et cela s ‘entassait et repartait aussi vite que cela était venu….
A l’époque mon père avait mis sur pied, grâce d’ailleurs à l’administration, un centre de plein air situé entre Vif et Monestier de Clermont dans l’Isère, au château de la Cluse-Paquier, qui accueillait les jeunes pour des stages allant de deux mois à trois mois ; j’y ai personnellement séjourné et tout était organisé en fonction de la condition physique, l’encadrement étant à base en grande partie de cadres issus des Eclaireurs de France dont CONAN était le vrai patron.
Fin 1942, beaucoup de jeunes ne redescendirent pas sur Marseille et c’est ce que je ne comprenais pas: j’appris par la suite que le château de La ClusePaquier servait de relais pour certains maquis, notamment le Vercors et l’Oisans. D’ailleurs fin 1943 CONAN disparut lui aussi ainsi que l’Abbé VOISIN, qui lui opérait sur Lyon et servait de relais entre la Résistance marseillaise et Lyon.
Fin 1943 mes parents m’envoyèrent chez mes grands-parents paternels à Pont de Crau, près d’Arles parce que me dirent-ils il y avait des risques de bombardements et qu’il fallait me mettre à l’abri à la campagne.
C’était très certainement pour me mettre à l’abri d’autres choses, ce que j’ignorais totalement et que je ne devais découvrir que bien plus tard lors d’une rencontre que je fis au Ministère de l’Intérieur en 1966 avec le général CHEVANCEBERTIN.
Je fus présenté en effet au général par le Préfet Yves PERONY au cours d’une réception, alors qu’en activité, j’avais été détaché à ce Ministère comme directeur du Centre National de Reclassement des Français d’Indochine et Français musulmans au Chateau de Lascours au camp de Saint Maurice l’Ardoise. C’est donc au cours d’une discussion et plus tard encore lors d’une nouvelle rencontre cette fois-là à l’Ardoise, que j’appris un peu mieux ce qu’avait fait mon père pendant la guerre, car je ne connaissais pratiquement que l’épisode de la libération d’Arles.
Mon souci principal n’est pas de raconter la saga de ma famille, mais d’essayer de regrouper ce que la Résistance a réalisé dans notre département. Bien sûr je me suis servi de l’abondante documentation que j’ai en ma possession, parce qu’il fallait bien puiser ses sources quelque part, en rendant hommage à tous ceux des chercheurs qui avant moi avaient écrit sur la Résistance, tant dans des ouvrages propres à leurs auteurs, que tant les comptes -rendus de colloques.
J’ai pensé également qu’il fallait rendre un hommage tout particulier à tous ceux qui sont morts et jalonnent la route de la liberté, résistants tombés devant un peloton d’exécution, résistants morts sous la torture au 425 rue Paradis à Marseille, résistants assassinés par la Milice ou les nervis du PPF ou déportés dans les camps de la mort. Si nous n’en parlons plus, l’oubli sera complet et alors à quoi bon aller commémorer tel anniversaire, si ceux qui y vont en pèlerinage ne connaissent pas un tant soit peu l’historique de cette commémoration.