- Détenu à RAWA RUSKA
- Récit de l’évasion vers la SUEDE
Après avoir passé six mois dans le camp de déportation à RAWA RUSKA en UKRAINE je fais partie du premier convoi qui retourne en Allemagne le 28 Octobre 1942. Ce convoi débarque en Poméranie à Neu-Brandenburg (Stalag II A).
Avec Jean Guinet, Raymond Deschamps et deux autres camarades nous sommes envoyés dans une grosse ferme de Poméranie. Nous y rencontrons d’autres prisonniers français et des prisonniers russes. La nourriture était assez simple et abondante, pommes de terre tous les jours et uniquement pommes de terre ; elles étaient cuites dans de grandes marmites, la moitié pour les cochons, l’autre moitié pour les prisonniers russes et français.
Toute la journée nous étions occupés, tous en ligne, à biner et à enlever les mauvaises herbes dans des immenses champs de choux ou de betteraves ; naturellement les « RAWA RUSKA » nous ne binions rien mais par contre nous coupions les choux qui restaient à sécher sur place.
Nous étions gardés en permanence par des sentinelles. Lorsque le régisseur, sur son cheval, venait inspecter le travail et rejoindre Stettin (combe à l’eau), les « Rawa Ruska » nous travaillions mal, nous montrions le mauvais exemple aux autres ; aussi le régisseur eut l’idée de nous faire enfermer dans une des caves du château qui était pleine de pommes de terre. La nuit nous étions attaqués par de gros rats et nous devions nous défendre.
Au début de décembre 1942 une sentinelle vient nous chercher tous les cinq pour nous amener à Greifswald (Stalag II C) où je passe le restant de l’hiver.
Quand vient le printemps, mon idée tenace d’évasion ne me quittant pas, je suis persuadé que ma meilleure chance est d’aller en Suède. Mais non sans peine, je réussis à me faire muter au Kommando de la ville de Stralsund sur la côte de la mer Baltique ; j’ai la chance d’y retrouver Raymond Deschamps, Félix Sabalette, Dominique Badiola, Maurice Magrelette et Léopold Noël. Le soir, j’apprends que dans l’île de Dänholm (île qui se trouve entre la ville de Stralsund et l’île de Rügen) on peut arriver à voler un bateau la nuit sans être repéré.
Mais le problème est difficile à résoudre, car la côte est à la fois basse et très découpée ; elle exige une parfaite connaissance des hauts fonds, chenaux et passes afin d’éviter tout risque d’ensablement et d’échouage.
En premier lieu, il faut donc se procurer une carte marine détaillée de la région. Au Kommando de la ville de Stralsund je me fais embaucher aux chantiers de constructions navales de vedettes rapides ; peut-être là aussi je pourrai me procurer un bateau… Au chantier, je deviens dessinateur industriel et ayant accès aux bureaux je cherche partout à trouver cette fameuse carte… Mais en vain.
Heureusement la providence est avec moi. Un jour je suis appelé par le directeur dans son bureau de construction. Je lui explique que, naturellement, il faut une carte pour choisir le meilleur emplacement. Et me voilà t’il-pas Qu’il me sort Oh ! merveille ! une belle carte en couleurs de la Kriegsmarine où sont indiqués les fonds, les chenaux et même les alignements de feux ! Je n’en crois pas mes yeux… Je ne laisse rien paraître mais regarde attentivement l’endroit où le directeur range cet objet précieux entre tout.
L’heure est grave. Le lendemain matin, avant l’arrivée de cet homme trop confiant, je vole la carte, action risquée dont les conséquences pouvaient être catastrophiques. Aussi soyons prudents. Je me rends aux W.C. et la dissimule dans mon dos entre peau et chemise. Le soir, rentré au Kommando, alors que tout le monde dort, dans la faible clarté d’une lampe électrique, j’étudie avec soin pour bien me mettre dans la tête le détail des chenaux et des passes.
Le surlendemain matin, la carte a retrouvé sa place dans le bureau du directeur.
Ainsi donc voici notre projet : nous volerons un bateau.
Le gouvernement de Vichy prend en pitié les prisonniers de guerre français avec la possibilité de « passer travailleurs libres » ; en principe aucun changement sauf statut. Il est très important pour nous, ils sont libres pour aller du Kommando au lieu de travail. Pour arriver à nos fins plus aisément, peut-être serait-il bon de changer de statut.
Tous nos camarades, sauf une dizaine acceptent ; certains prétendent même que, de cette façon, ils pourront s’évader plus facilement, ce qui est vrai. Quant à moi je refuse et avec une dizaine d’autres, nous nous retrouvons dans un Kommando disciplinaire de prisonniers de guerre russes. De plus nous sommes affublés d’une capote russe où est inscrit, dans le dos, un grand triangle rouge la pointe en bas et deux grandes lettres S.U. (Soviet Union). Il est aisé de nous identifier en cas d’évasion.
Début août 1943, un certain matin, j’apprends par un camarade du Kommando de la ville que le travail obligatoire en Allemagne. Je dois me hâter car les Allemands sont à leur recherche.
À midi, au lieu d’aller à la cantine je vais au vestiaire et je change de veste ; je prends une veste de prisonnier de guerre français et je laisse ma veste de prisonnier russe. Je m’évade des chantiers et je vais me dissimuler dans le grenier de la baraque des travailleurs libres ; elle se trouvait en centre-ville de Stralsund.
Très la reprise du travail mon absence est connue. Dans l’après-midi deux sentinelles viennent à la baraque, me cherchent et repartent. J’ai eu chaud.
Le soir je retrouve Badiola et Sabalette qui viennent me chercher ; nous allons nous cacher dans les futaies, les roseaux et je retrouve également mes quatre autres amis.
La nuit dernière, ils ont rencontré quatre évadés dont deux aspirants (Ruschler, Orain) qui viennent du Stalag II B (Stalag II B en Prusse orientale, maintenant en Pologne) et qui cherchent sur la côte un bateau pour se rendre en Suède.
Entre l’île de Hiddensee et l’île de Rügen, en suivant les chenaux. Mon projet est adopté. Badiola, Sabalette et moi nous nous chargerons de voler l’embarcation ; les huit autres camarades nous attendront allongés à l’extrémité de la jetée nord de l’entrée du port de Stralsund. Notre tentative est décidée pour le lendemain vers vingt-trois heures et nous nous dispersions.
Je reste avec Badiola et Sabalette. La journée est longue, le temps est lourd et orageux ; nous sommes harcelés par les moustiques. Toujours à l’affût du moindre bruit, nous vivons un moment très tendu.
Le lendemain soir, nous nous dirigeons tous les trois vers le pont-levis qui relie Stralsund à l’île de Dänholm ; nous le franchissons à quatre pattes pour éviter que nos silhouettes se découpent dans le ciel et pour qu’elles se confondent avec l’armature du pont. Nous descendons dans l’île et Badiola en véritable éclaireur a toujours quelques nuits sur lui et fracture la serrure du portail d’entrée du camp.
Un examen rapide de la flottille et nous jetons notre dévolu sur un beau bâtiment avec cheminée. Pendant que mes deux compagnons vont fracturer la porte du dépôt de gas-oil et s’emparer d’un fût et d’un tuyau, j’inspecte le poste de pilotage afin de pouvoir démarrer. Après avoir découvert non sans mal sur le bateau le bouchon du réservoir (il fait nuit), Badiola et Sabalette siphonnent une partie du fût. Badiola coupe les amarres et Sabalette remonte l’ancre en nous éloignant du quai.
Mais nous sommes encore trop près. Mettre le moteur en marche ? Nous sommes sûrs de donner l’alerte dans le calme de la nuit. Un seul procédé nous reste. Après m’être déshabillé et m’être attaché une corde autour de la taille, je me laisse glisser le long de la coque et nage vers le premier môle ; quand je l’atteins, je m’y agrippe et mes deux camarades tirent le bateau. Et de même pour le deuxième môle.
Quand le bateau aura deux milles, et passé au milieu du port, mes deux camarades ne résistent plus très longtemps et nous sortons du port. À ce moment nous pensons avoir, en partie, réussi.
Malheureusement, à l’entrée de la Strelasund, alors que je veux passer au diesel (le moteur démarre à l’essence) d’énormes étincelles sortent de la cheminée. Malgré plusieurs tentatives, c’est impossible ; j’ai vraisemblablement trop tardé pour passer au diesel.
Pour comble de malchance, la Strelasund cette nuit est dangereuse ; les hydravions décollent et survolent autour de nous. Nous sommes naturellement sans éclairage au milieu d’un service de nuit. Il faut échapper à ce péril mortel en abandonnant notre bateau qui dérive doucement vers le nord-ouest, c’est-à-dire vers l’île de Rügen ; deux camarades tentent de le saborder en perçant des trous dans la coque, mais en vain.
Nos vêtements sur la tête nous quittons le bateau ; ceux qui savent nager passent en tête, les autres suivent à cet endroit il y a environ une profondeur de 1 m 20. Nous gagnons l’île de Rügen dans l’eau.
Hors de chaussures, j’ai les pieds coupés par les algues et je souffre beaucoup.
Mon intention est de regagner le continent en me cachant dans un wagon de pommes de terre et de reprendre si possible la voie maritime malgré cet échec. Peut-être un bateau dans le port de Stettin.
Avec deux camarades, je me dirige donc vers la gare de Rambin mais cela s’arrête malheureusement nos ambitions car le matin à proximité de la gare des policiers allemands nous repèrent. Mon moral reste intact ; je recommencerai et un jour je réussirai, j’en suis sûr sans pouvoir dire pourquoi.
Nous allons être enfermés dans une pièce qui sert de prison provisoire au village de Rambin. Avant de rentrer dans cette pièce nous sommes fouillés ; j’entends venant de l’extérieur un cri « Passe le truc ! » J’ai le paquet (tabac). Je mets les allumettes dans mon mouchoir et mon mouchoir dans ma main droite. Vient mon tour d’être fouillé. Je lève les bras, écarte les jambes. Le policier allemand me fouille, me tâte de partout puis me frappe un peu à la bague spéciale disciplinaire G.O. (à la disparition du veston, officiers), les prisonniers sont fouillés, on nous donne peu à manger en attendant de passer soi-disant en jugement. J’apprends par Jean Guinet qui sert d’interprète auprès de l’officier allemand de justice au Stalag que je ne serai pas du peloton mais que je serai condamné au camp disciplinaire jusqu’à la victoire finale qui ne fait aucun doute pour les Allemands.
Début septembre 1943 je me retrouve au camp disciplinaire de Dranske situé dans la presqu’île de Bug au nord-ouest de l’île de Rügen. Nous sommes gardés par un sous-officier et sa bande de sentinelles avec des chiens particulièrement bien dressés et qui ont un grand pouvoir de dissuasion pour les amateurs de liberté illégale.
Au programme, peu de nourriture, la pelle ou la pioche toute la journée ; en rentrant le soir, la pelote attend ceux qui ont mal travaillé. C’est un exercice qui consiste à frapper un homme en un temps minimum en lui faisant faire des mouvements de gymnastique ponctués par les cris rauques de nos gardes : « Ab ! Auf ! Links ! »
Le sous-officier annonce les changements. La perte de sommeil due à l’envolement affaiblit encore plus les malheureux condamnés à ce régime inhumain.
Le camp disciplinaire est situé à côté d’une base militaire d’hydravions. Il est difficile de s’évader. Par voie de terre, la côte est très découpée ; la presqu’île de Bug est reliée à celle de Dranske et elle-même unie à l’île de Rügen. La mer est très surveillée par des postes de garde, des vedettes rapides, des hydravions ; si on utilise une embarcation, avec les hauts fonds on risque un enlisement et l’échouage.
Et cependant, je ne cesse de songer à une cinquième évasion ; cela tourne à l’idée fixe et je rage de ne pouvoir mettre mon projet à exécution. Moi qui connais les chenaux ! Si seulement je pouvais me procurer un bateau ! Déjà fin octobre ! Bientôt l’hiver ! Les côtes de la Baltique vont de nouveau être prises par les glaces ; le moral n’y est plus et je commence à me résigner dans l’attente du printemps prochain.
Soudain une occasion m’est donnée miraculeusement.
Un camarade, que je connais depuis mon retour du camp de Rawa Ruska, a fait partie de l’équipage du bateau lors de ma quatrième évasion. Il me dit : « Depuis début octobre, une corvée prend une vedette de service à la base d’hydravions à Bug pour se rendre à Schaprode où elle décharge une péniche de charbon. Nous pensons au retour nous rendre maîtres de cette vedette et gagner la Suède. Elle est conduite par deux aviateurs et embarque onze prisonniers et deux sentinelles (à noter qu’en camp disciplinaire on compte un pour cinq prisonniers). »
— Ah ! Salaud ! c’est seulement maintenant que tu me le dis. Tu aurais pu partir sans moi.
— La péniche est rentrée vide et la corvée se termine. Il faut absolument partir demain soir. Toi tu connais les passes, les chenaux, le balisage et tu sais conduire un bateau.
— Oui. Mais si nous sommes repris, nous allons tous en tôle en attendant d’être fusillés pour avoir osé attaquer des soldats allemands.
La France avec le débarquement… Dix prisonniers contre quatre Allemands armés… J’ai bien encore raté ma quatrième évasion ! Serai-je à la hauteur pour la route à suivre et quelle responsabilité vis-à-vis de mes compagnons de fuite ! Les idées s’entrechoquent dans ma tête fébrile et je finis par m’endormir.
Le lendemain matin, dimanche 3 octobre, à l’aube, le sous-officier allemand, dans la cour, avant le départ, annonce les corvées et crie les numéros qu’il a désignés pour chacune ; malgré cela je me glisse avec trois ou quatre camarades dans la corvée de charbon.
Du camp disciplinaire, onze prisonniers de guerre accompagnés de leurs deux sentinelles se rendent au quai d’embarquement du petit port de Bug. Nous montons sur une vedette de service de la base d’hydravions. Ceci me rassure : ce n’est pas un rafiot et même avec une mer un peu forte et de la chance je pourrai arriver en Suède.
La F.D. 102, tel est son matricule inscrit en gros caractères sur chaque bord, est une belle et grosse vedette. Elle peut transporter vingt-cinq personnes environ.
Nous arrivons à Schaprode. Des prisonniers russes sont déjà au travail et déchargent la péniche. Nous leur faisons comprendre par gestes d’aller doucement et ils ralentissent. Il faut absolument faire traîner la corvée jusqu’au soir et il reste peu de charbon dans la péniche.
Notre plan est arrêté : Badiola sera le chef, Orain le navigateur ; les aspirants maîtrisent les Allemands et moi je serai le pilote. Je l’avoue, du courage nous n’en manquons pas ; nous avons évalué les risques très sérieusement et les acceptons avec calme et sang-froid. Mais il faut également du mazout…
Vers quatre heures trente, Tâche se débrouille, prétextant un malaise, pour regagner la vedette, accompagné d’une sentinelle. Il doit s’assurer que nous aurons suffisamment de carburant pour gagner la Suède qui est environ à 50 milles, soit un peu plus de 100 kilomètres. Comment a-t-il fait ? Je n’en sais rien mais à midi il nous rassure en nous disant que nous avons assez de mazout.
Caporal se dévoue et en glissant sur le bord de la péniche il tombe à l’eau. Bien vite il est ramené sur le quai et Badiola l’emmène dans une maison voisine pour le réchauffer et faire sécher ses vêtements ; l’eau est très froide et naturellement le pauvre porte en grelottant. À seize heures trente nous voyons revenir nos deux camarades qui se font invectiver par les sentinelles.
Nous embarquons et prenons les places qui nous ont été désignées. Moje me mets à tribord près du pilote allemand. Badiola s’aperçoit qu’Elle n’est pas à sa place ; il lui demande de se mettre près de l’Allemand qu’il doit maîtriser. Elle a très peur, elle tremble de tous ses membres. Ses nerfs ont lâché ; il n’arrive plus à se contrôler. Je deviens fou en m’interposant entre nos adversaires et nous. Nous la traitons de tous les noms : « lave ta, lâche, salaud, traître, etc. » et les Allemands sont très intrigués par notre dispute.
Il faut renoncer à notre projet d’évasion… Nous débarquons à Bug et retournons au camp disciplinaire où nous apprenons que Badiola rentre en France — au diable !
Lundi 1er novembre à l’aube le sous-officier allemand, « malade », crie les numéros de la corvée de charbon de Schaprode. Quatre sont remplacés ; Elle est éjectée par nous ; Badiola rentre en France ; Léopold s’est fait porter malade car il est vraiment malade après sa chute dans l’eau la veille ; et Georges est rappelé au Stalag II C à Greifswald. Mon arrivée comme la veille a permis pour me glisser dans la corvée.
Nous débarquons à Schaprode ; la péniche est partie mais il reste sur le quai un tas de charbon suffisamment important pour justifier notre venue. Une partie des disciplinaires est au chargement du camion sur le quai ; l’autre au déchargement à la base du D.C.A. Tâche oublie volontairement sa capote au chargement afin de retarder la rentrée au camp ; il doit aller la chercher et on gagne un temps précieux.
Il est seize heures trente, la vedette démarre. À bord se trouvent onze disciplinaires qui se sont, les deux sentinelles et les deux aviateurs qui conduisent la vedette. Puis il y a un passager supplémentaire que nous n’avions pas prévu.
Van den Bulk remplace Badiola dans notre équipe et devient le chef.
Sans nous faire remarquer nous disposons ceintures, ceinturons et capotes sur les banquettes ; tout ce matériel servira à maîtriser et à ligoter les Allemands ; le revolver mis à part, ils sont tous armés, les deux sentinelles d’un fusil, les aviateurs d’un pistolet.
Les disciplinaires se trouvent à l’emplacement désigné par Van den Bulk ; moi, comme hier, à tribord près du pilote allemand. Nous sommes entrés et nous manœuvrons dans le chenal principal entre l’île de Hiddensee et l’île de Rügen. Van den Bulk parfaitement calme scrute la mer afin de s’assurer qu’aucun bateau n’est en vue dans le chenal. Puis d’un ton naturellement nous demande : « sommes-nous prêts ? » Sur nos réponses affirmatives, quelques secondes plus tard il ordonne d’attaquer : « Allez-y les gars ! »
Immédiatement je me retourne et me précipite au poste de pilotage. L’aviateur allemand ne voit plus clair ; la barre bien que garnie de ceintures est frappée violemment sur ses poignets. D’un coup de pied dans le ventre, moi, dans une chorégraphie populaire, nous sautons, Allemands se battent, à deux Français pour un Allemand.
Chacun sait ce qu’il a à faire. L’un assomme et d’un geste brusque son adversaire pendant que l’autre en un clin d’œil lui enveloppe la tête dans une capote au milieu de soufflets bruyants. Ensuite ce n’est plus qu’un jeu d’enfant de les ligoter avec nos ceintures et ceinturons. Trop occupé à conduire la vedette, je ne peux voir ce qui se passe mais je sais que nous avons à dessein en entendant les supplications des aviateurs : « Ne nous tuez pas ! Ne nous jetez pas à l’eau ! » J’ai alors pitié d’eux.
Nous continuons notre route. Tout rentre dans l’ordre mais les rôles sont renversés ; les Allemands tremblent devant leurs propres armes et nous sommes devenus leurs gardiens. Manifestement ils ont été surpris par la hardiesse et la précision de notre attaque ; ils craignaient le pire.
Personnellement je n’ai aucun sentiment de haine à leur égard ; je les considère comme des pauvres types. Elle lutte a été très courte, quatre ou cinq minutes sans aucun dommage pour quiconque.
Il s’agit maintenant de quitter le chenal et de mettre cap au nord-ouest vers la Suède.
Tout à coup en pleine passe venant de la presqu’île de Bug des balles traçantes coupent notre route. Les Allemands de la base militaire font-ils des exercices de D.C.A. ? A-t-on signalé notre évasion et sommes-nous repérés ? De toute façon maintenant il faut passer coûte que coûte. Notre moral n’en est pas affecté ; la perspective d’une libération nous redonne du courage. Je demande à Orain de reprendre la barre au cas où une balle viendrait à me blesser. Van den Bulk et mes camarades s’allongent sur le dos de la vedette. Par miracle nul n’est blessé parmi les occupants de la vedette qui n’est pas non plus touchée. La bonne fortune en serait ! Gagner qui en est avec nous puisque c’est inscrit sur les ceinturons allemands.
Avec soulagement, nous voyons la presqu’île de Bug s’éloigner puis disparaître à l’horizon au lever du soleil.
Après avoir passé le cap de Bug, le chenal suit d’assez près la côte et il est impossible que les Allemands nous rattrapent…
Après avoir passé le cap de Bug, le chenal suit d’assez près la côte et il est impossible que les Allemands toujours…
Il fait maintenant tout à fait nuit et je continue à observer de tous nos feux. Enfin j’aperçois et je franchis les deux grosses balises en pierre de Obelibben. Je suis soulagé et je respire plus librement. Nous sommes dégagés des côtes dangereuses de Poméranie mais bien que toujours dans les champs de mines marines allemandes j’entrevois de plus en plus le succès de notre tentative.
Comme me l’a dit plus tard mon camarade Jean Guinet, interprète auprès de l’officier de justice allemand du Stalag II C, hydravions et vedettes rapides nous recherchent. Fort heureusement en cette période les brumes sont fréquentes et épaisses le long des côtes et elles nous dissimulent aux yeux de l’ennemi. Sans doute aussi l’alerte a été donnée trop tard ce qui nous a permis de prendre de l’avance et de disparaître tous feux éteints dans la nuit protectrice.
Nous voici maintenant au large. Je mets pleine gomme : « En avant toute ! » La mer devient houleuse. Il y a un fort vent de nord-ouest. La vedette est malmenée par les vagues.
Nous marchons tous feux éteints même au tableau de bord et je ne peux observer le compas. Heureusement je suis aidé par Joseph Orain qui me guide en se penchant contre le pare-brise et en observant l’étoile polaire ; il me dit : « Sur Magerotte ! » « Sur moi ! »
À chaque vague, quand la vedette replonge dans le creux, l’hélice sort de l’eau et fait un bruit caractéristique dans l’air. Mes camarades à l’arrière ont peur ; ils pensent que le moteur a des ratés. Magerotte, Orain et moi nous savons ce qui se passe et nous avons confiance dans le moteur.
Puis nous n’entendons plus de discussion à l’arrière et pour cause pendant toute la traversée mes camarades et les prisonniers allemands ont le mal de mer. Le spectacle ne doit pas être beau à voir, de toutes façons nous avons autre chose à faire.
Nous croisons trois bateaux qui naviguent tous feux allumés ; mais comme nous sommes noirs sans éclairage et que leurs moteurs couvrent le nôtre ils ne nous voient pas et ne nous entendent pas. Mais quel soulagement quand ils se perdent dans le noir chaque fois que nous reprenons le cap au Nord.
Puis tout d’un coup après avoir traversé les champs de mines marines suédoises le vent tombe, le calme plat. Je ne peux croire à mon bonheur, je n’ai plus à lutter contre les éléments déchaînés.
En face de nous la terre ! Sur la côte pas de lumière, beaucoup de mâts. Nous devons signaler notre présence et en manipulant plusieurs fois l’interrupteur du gros phare de la vedette je fais en morse : S.O.S. Rien ne répond. Je répète plusieurs fois le signal. Toujours rien. Nous jetons l’ancre et attendons le jour pour entrer au port. Nous sommes dans la baie de Falsterbo ; de temps à autre à tribord dans le lointain l’entrée du canal de Malmö s’éclaire pour permettre à un bateau de passer.
Orain et moi sommes sûrs d’être en Suède. Mais en attendant le jour une vive discussion s’élève : « Nous ne sommes pas en Suède mais dans une île danoise ! » Or le Danemark comme la Norvège sont des territoires occupés par les troupes allemandes. Pas du tout, répliquent d’autres défaitistes, nous avons tourné en rond et sommes…
Nous apercevons des pêcheurs qui viennent sur les lieux relever leurs filets ; ils nous regardent fort intrigués. À grands renforts de gestes et de cris nous les appelons et ils s’approchent peu rassurés. Ils ne parlent que le suédois mais nous nous faisons comprendre surtout grâce à Magerotte. En prononçant les noms de Hitler et de Goering les pêcheurs nous répondent en faisant le geste de couper le cou, ce qui déclenche l’hilarité, surtout quand se penchant à l’intérieur de la vedette ils voient nos cinq prisonniers tout penauds…
Nous sommes bien en Suède, notre odyssée est terminée malgré les obstacles qui paraissaient insurmontables. Oui vraiment nous avons eu beaucoup de chance tout le long de cette évasion ; nous aurions pu sauter sur une mine marine, avoir des ennuis de moteur ou faire naufrage en pleine mer Baltique la mer était très forte.
Les pêcheurs vont prévenir les autorités du port de Höllviken. Tous sur le pont nous les attendons sauf Garnier qui lui garde nos prisonniers. À l’arrivée de la marine suédoise malgré nos vêtements dépenaillés nous répondons fièrement au salut de nos hôtes. L’officier suédois nous offre des vivres, les visages s’épanouissent mais comme nous sortons du camp disciplinaire où la nourriture est plus que réduite, à peine avons-nous avalé une bouchée de brioche et deux gorgées de chocolat que nous sommes repus.
Nous sommes interrogés l’après-midi par les services de renseignement puis dirigés le soir sur Malmö où nous sommes accueillis dans un centre de réfugiés. Nous y trouvons entre autres des Norvégiens et des Danois qui veulent passer en Angleterre.
Le 3 novembre au matin nous sommes ramenés et gardés dans les locaux de la police de Malmö où le maire vient nous complimenter. L’après-midi pris en charge par le Consul de France nous reprenons une honnête apparence après le passage aux douches, puis chez le coiffeur et enfin une séance d’habillement dans un grand magasin de Malmö.
Le soir nous prenons le train pour Stockholm où nous arrivons à 4 h du matin pour être dirigés sur l’Ambassade de France qui est vichyste.
Nous passons d’abord par l’Ambassade de France car nous voulons être en règle avec les autorités suédoises. Après nous pourrons faire ce que nous voudrons.
Après le déjeuner, formalités, passeport, argent et hébergement avec chambre à l’hôtel ; c’est la première fois que je couche dans un lit depuis plus de quatre ans (août 1939).
Le soir, la presse suédoise relate longuement notre évasion en première page des journaux. La radio de Londres en France dit que dix prisonniers de guerre français et un prisonnier de guerre belge ont réussi à s’évader d’Allemagne en faisant prisonniers leurs gardiens et l’équipage de la vedette. Tous les Suédois s’amusent d’apprendre qu’un civil allemand pour éviter de faire quarante kilomètres à bicyclette est arrivé en Suède ; il a vécu une nuit d’angoisse et sans pouvoir rendre hommage à ses mots.
Le 5 novembre nous refusons toute aide de notre Ambassade et nous nous présentons au Comité National de la France Libre (Monsieur de Vaux Saint-Cyr) où nous signons notre engagement dans les F.F.L. en demandant à être envoyés en Angleterre.
Nous faisons un détour par l’Ambassade de l’U.R.S.S. L’accueil est charmant de la part de l’Ambassadeur Madame Kollontaï qui nous fait savoir qu’un départ immédiat est possible vers l’Est.
Pour moi, c’est un choix à faire.
D’une part je vois en Russie avec tout ce que cela comporte d’inconnu ; je ne suis pas sûr qu’il y a une organisation officielle reconnue de la France Libre en U.R.S.S. D’autre part je vais attendre malgré mon impatience qui sait combien de temps mon tour de départ pour les îles britanniques où je retrouverai les Forces Françaises Libres.
C’est la deuxième solution que je choisis.
Pendant mon séjour en Suède je garde un contact étroit avec Jean Guinet qui est à Greifswald (Stalag II C). Je lui envoie régulièrement des documents antinazis à distribuer ; je les glisse entre les pages non coupées de livres neufs. Un jour le colis est saisi ; il contient des plans permettant le sabotage de sous-marins en réparation aux chantiers navals de Stettin.
Heureusement Jean Guinet est sauvé grâce au courage de Proumen et Lamoureux qui peuvent dans ces conditions invraisemblables s’emparer du colis de livres à la Censure du Stalag IIC.
Au début septembre 1944avec quelques camarades nous gagnons l’Ecosse puis LONDRES ou je signe mon engagement. Puis c’est le débarquement de Normandie.
Nous publions ci dessous copie du texte original.