Il n’existe pas, entre 1940 et 1944, un modèle d’organisation unique applicable à toute la Résistance française. Les structures diffèrent selon qu’il s’agit d’un mouvement comme Combat ou Franc-Tireur, d’un réseau de renseignement ou d’évasion, des Mouvements unis de Résistance (MUR), de l’Armée secrète (AS), d’un maquis ou d’une organisation spécialisée comme les Forces unies de la jeunesse (FUJ).
Il existe néanmoins plusieurs principes communs : cloisonnement des militants, hiérarchie territoriale, utilisation de pseudonymes, limitation des contacts, recours aux agents de liaison et spécialisation progressive des services.
Il faut surtout distinguer trois formes d’organisation qui peuvent se superposer : l’organisation territoriale, qui relie la direction nationale aux responsables locaux ; l’organisation fonctionnelle, constituée de services spécialisés ; et l’organisation clandestine de proximité, dans laquelle apparaissent notamment les cellules, sizaines, trentaines et, dans certaines structures, centaines.
Organisation territoriale des grands mouvements
Un mouvement comme Combat, Franc-Tireur ou Libération-Sud ne constitue pas seulement un ensemble de combattants armés. Il s’agit d’une organisation clandestine capable de mener simultanément une action politique, une propagande, une activité de renseignement, une aide aux personnes recherchées et, progressivement, des opérations militaires.
L’organisation territoriale tend à prendre une forme pyramidale :
Direction nationale → Région → Département → District ou secteur → Canton ou ville → Commune ou quartier → Groupes locaux → Militants
Les termes employés varient cependant selon les mouvements, les régions et les périodes. Ce schéma ne doit donc pas être considéré comme un organigramme réglementaire commun à toute la Résistance.
À la tête se trouve généralement une direction nationale ou un comité directeur. Henri FRENAY dirige ainsi Combat, Emmanuel D’ASTIER DE LA VIGERIE Libération-Sud et Jean-Pierre LÉVY Franc-Tireur.
Les directions nationales s’appuient sur des responsables régionaux, puis départementaux et locaux. Les communications entre ces différents niveaux sont notamment assurées par des agents de liaison. Ceux-ci jouent un rôle essentiel : ils transportent instructions, courriers clandestins, documents, argent ou renseignements tout en évitant autant que possible les communications susceptibles d’être interceptées.
Le principe fondamental du cloisonnement
La clandestinité impose de limiter les contacts entre résistants.
Un militant ne doit normalement connaître que les personnes indispensables à l’accomplissement de sa mission. Il peut connaître son responsable direct et quelques membres de son groupe sans connaître l’identité des dirigeants régionaux ou nationaux.
Le principe peut être représenté ainsi :
Militant → chef du petit groupe → responsable local → responsable départemental → responsable régional → direction nationale
Les contacts horizontaux entre groupes sont limités. Les informations circulent principalement par l’intermédiaire des responsables et agents de liaison.
L’objectif est évident : éviter qu’une arrestation entraîne la destruction de toute l’organisation. Un résistant arrêté ne peut théoriquement révéler que les quelques contacts qu’il connaît.
Ce principe est particulièrement visible dans les petits groupes clandestins évoqués dans le document fourni.
Combat
Combat devient progressivement l’un des mouvements les plus structurés de zone Sud. Sa direction nationale est organisée autour d’Henri FRENAY et de ses collaborateurs.
Le territoire est partagé en régions clandestines, elles-mêmes subdivisées. La région R1 est par exemple centrée sur Lyon. Les structures régionales encadrent des organisations départementales puis locales.
Le schéma général peut être simplifié ainsi :
Direction nationale de Combat → Région → Département → Secteurs → Responsables locaux → Militants
Mais cette organisation territoriale ne représente qu’une partie de la structure.
Combat développe parallèlement différents services spécialisés : presse et propagande, recrutement, renseignement, faux papiers, liaisons, action militaire et groupes francs.
Deux membres de Combat peuvent donc appartenir au même mouvement sans avoir pratiquement aucune activité commune. L’un peut distribuer le journal Combat, un autre recueillir des renseignements et un troisième appartenir à un groupe franc chargé de sabotages.
Franc-Tireur
Franc-Tireur offre un exemple particulièrement intéressant d’organisation territoriale.
Vers 1942, on rencontre une hiérarchie comprenant plusieurs échelons :
Centre → Région → Département → District → Canton → Commune ou quartier → groupe local
Le département possède son responsable. Sous cet échelon existe le district, regroupant plusieurs cantons. Viennent ensuite le canton puis la commune. Dans les grandes villes, le quartier peut constituer l’échelon correspondant.
La documentation citée dans le texte fourni indique que le responsable communal peut être chargé de recruter environ six personnes sûres.
On retrouve donc l’idée d’un petit groupe d’environ six résistants. Cela ne signifie cependant pas que Franc-Tireur adopte partout et systématiquement la terminologie « sizaine ».
Les sizaines
La sizaine est un petit groupe clandestin théoriquement constitué autour de six militants.
Elle représente, dans les organisations utilisant cette terminologie, l’un des plus petits échelons structurés de la Résistance.
Le fonctionnement repose essentiellement sur le cloisonnement. Les membres disposent seulement des informations nécessaires à leurs activités et les relations avec les autres groupes passent par leurs responsables.
Les missions confiées aux sizaines varient : distribution de tracts et de journaux clandestins, collecte de renseignements, surveillance, recrutement, liaisons, aide aux réfractaires, transport de matériel et, dans certaines circonstances, préparation d’actions plus directement opérationnelles.
Le terme est notamment attesté dans les organisations de jeunesse de la Résistance, dont les FUJ, et dans certaines structures de l’Organisation universitaire.
Il ne faut cependant pas en déduire que tous les mouvements de Résistance possèdent des sizaines.
Les trentaines
La trentaine constitue un échelon supérieur.
Dans le système théorique :
plusieurs sizaines → une trentaine
Le terme suggère approximativement une trentaine de militants, mais il serait incorrect de considérer ce chiffre comme un effectif réglementaire systématiquement respecté.
Dans les conditions de la clandestinité, les effectifs varient en permanence selon les recrutements, départs, arrestations, changements d’affectation ou nécessités opérationnelles.
Le chef de trentaine assure la coordination des groupes placés sous sa responsabilité et constitue l’un des intermédiaires entre les militants et les niveaux supérieurs de l’organisation.
Les centaines
Certaines organisations utilisent également un échelon supérieur appelé centaine.
Le modèle théorique devient alors :
Centaine → Trentaines → Sizaines → Militants
ou, vu depuis la base :
Militants → Sizaine → Trentaine → Centaine
Ce système est notamment documenté dans l’Organisation universitaire des MUR à Marseille, où les sources attestent une organisation en sizaines, trentaines et centaines. Le Groupe Provence constitue ainsi une trentaine et organise des sizaines dans plusieurs établissements scolaires. Le document fourni souligne précisément que ce modèle est attesté dans certaines branches mais ne constitue pas une organisation générale des MUR.
La « trentaine de choc »
La trentaine de choc doit être distinguée d’une trentaine ordinaire.
L’expression est notamment attestée dans l’Ain pour Marcel COCHET, successivement chef de sizaine, chef de trentaine puis chef de trentaine de choc.
Les activités associées à ces responsabilités comprennent l’instruction militaire, le transport et la réception d’armes, les sabotages et des opérations dirigées contre l’appareil du STO.
La « trentaine de choc » apparaît donc comme une formation davantage orientée vers l’action clandestine opérationnelle.
Il faut néanmoins conserver une réserve importante : les sources attestent l’expression mais ne permettent pas d’établir l’existence d’un règlement national imposant une composition uniforme aux « trentaines de choc ». Il serait donc incorrect d’en faire automatiquement une unité réglementaire de trente combattants armés.
Les groupes francs
Les groupes francs constituent une autre forme d’organisation et ne doivent pas être confondus avec les sizaines ou trentaines.
Il s’agit de petits groupes spécialisés dans l’action immédiate : sabotages, coups de main, récupération d’armes, attaques ciblées, libération de résistants emprisonnés et autres opérations clandestines nécessitant une préparation particulière.
Le cloisonnement y est particulièrement important.
Un groupe franc peut dépendre de Combat puis des MUR sans pour autant être organisé selon le système sizaine-trentaine.
Il faut donc distinguer :
sizaine/trentaine = mode d’organisation clandestine de certains groupes ;
groupe franc = formation définie principalement par sa fonction opérationnelle.
Cette distinction apparaît également dans le document fourni.
Les services spécialisés des mouvements
À mesure que les mouvements se développent, leur organisation devient de plus en plus spécialisée.
On rencontre notamment des services chargés de la presse et de la propagande, du renseignement, des liaisons, des faux papiers, du recrutement, des finances, de l’aide aux réfractaires, des opérations militaires et des groupes francs.
La presse clandestine nécessite elle-même une véritable organisation : rédaction, recherche de papier, impression, stockage, transport puis distribution.
L’existence de ces services montre pourquoi il est incorrect d’assimiler « résistant » et « combattant armé ». Une grande partie des résistants assure des fonctions clandestines indispensables sans appartenir à une unité combattante.
Les Mouvements unis de Résistance
La création des Mouvements unis de Résistance (MUR) en janvier 1943 marque une étape majeure.
Combat, Franc-Tireur et Libération-Sud réunissent progressivement leurs structures.
Au sommet se trouve un comité directeur commun. Jean MOULIN en assure la présidence, aux côtés notamment d’Henri FRENAY, Emmanuel D’ASTIER DE LA VIGERIE et Jean-Pierre LÉVY.
Territorialement, le modèle devient approximativement :
Direction nationale MUR → Région MUR → Département → Secteur → Structures locales
Mais les MUR superposent à cette organisation territoriale plusieurs services fonctionnels spécialisés.
On trouve notamment l’Armée secrète (AS), le Noyautage des administrations publiques (NAP), la Section Atterrissages-Parachutages (SAP), le Recrutement-Organisation-Propagande (ROP) et l’Organisation universitaire (OU). Le document fourni décrit bien cette superposition entre territoire et spécialité.
Il faut donc imaginer les MUR moins comme une simple pyramide que comme une organisation matricielle :
territoire × fonction spécialisée.
Un responsable départemental peut travailler parallèlement avec des responsables de propagande, du NAP, de l’action militaire, des liaisons ou d’autres services.
L’Armée secrète
L’Armée secrète (AS) introduit une logique davantage militaire.
Elle résulte du rapprochement des formations paramilitaires des principaux mouvements de zone Sud et doit préparer une force susceptible d’intervenir militairement au moment de la Libération.
La terminologie devient alors plus proche de celle de l’armée :
Commandement → Région → Département → Secteur → Compagnie → Section → Groupe → Combattants
Ce schéma varie cependant selon les territoires et les périodes.
La montée en puissance des maquis à partir de 1943, notamment avec l’arrivée des réfractaires au STO, entraîne une augmentation considérable des effectifs et oblige les responsables à développer des structures militaires plus importantes.
Les maquis
Un maquis répond encore à une logique différente.
À l’origine, il peut s’agir simplement d’un petit groupe de clandestins installés dans une forêt, une montagne ou une zone rurale isolée.
Avec l’arrivée des réfractaires au STO puis la préparation de la Libération, certains maquis passent de quelques hommes à plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de combattants.
Ils adoptent alors progressivement une organisation militaire :
Commandant ou chef de maquis → Compagnies → Sections → Groupes → Combattants
Tous les maquis ne possèdent cependant pas cette organisation dès leur création.
Ils peuvent dépendre de différentes organisations : MUR-AS, FTP, ORA ou structures régionales particulières.
Les réseaux : une organisation différente des mouvements
Le réseau ne doit pas être confondu avec le mouvement.
Un mouvement comme Combat cherche notamment à mobiliser une partie de la population, diffuser une presse, développer une organisation politique et constituer différents services.
Un réseau est généralement davantage spécialisé : renseignement, évasion, transmissions, opérations aériennes ou sabotage.
Son organisation privilégie donc encore davantage le cloisonnement :
Centrale extérieure → Chef du réseau en France → Responsables de secteurs ou sous-réseaux → Agents → Informateurs
Un agent peut ne connaître que son contact immédiat, un pseudonyme, une boîte aux lettres ou un lieu de rendez-vous.
Il n’existe donc généralement aucune raison pour qu’un réseau de renseignement adopte une organisation territoriale lourde en « sizaines, trentaines et centaines ». La sécurité impose au contraire de réduire au minimum les contacts. Cette différence entre mouvement et réseau est explicitement soulignée dans le document fourni.
L’évolution entre 1940 et 1944
L’organisation de la Résistance évolue considérablement pendant les quatre années d’Occupation.
1940-1941 : les petits groupes. Des amis, collègues, étudiants, militaires, syndicalistes ou militants commencent à agir ensemble. Les relations personnelles dominent et les structures restent embryonnaires.
1941-1942 : la structuration des mouvements. Combat, Franc-Tireur, Libération-Sud et d’autres organisations développent des directions nationales, régions, départements, secteurs et services spécialisés.
1943 : l’unification et la spécialisation. La création des MUR rassemble Combat, Franc-Tireur et Libération-Sud. Les structures militaires et spécialisées prennent de l’importance : AS, NAP, SAP, ROP, Organisation universitaire. Parallèlement, le STO entraîne le développement rapide des maquis.
1944 : la militarisation. Les structures combattantes deviennent de plus en plus importantes. L’AS, l’ORA, les FTP et de nombreux maquis sont progressivement coordonnés dans le cadre des Forces françaises de l’intérieur (FFI). Les organigrammes prennent alors davantage une forme militaire avec états-majors, compagnies, sections et groupes. Cette évolution chronologique est également synthétisée dans le document fourni.
Schéma général de synthèse
Pour comprendre l’ensemble, on peut finalement distinguer quatre niveaux qui se superposent.
| Type d’organisation | Schéma simplifié |
| Territoriale et politique | Direction nationale → Région → Département → District/Secteur → Canton/Ville → Commune/Quartier → Groupe local |
| Clandestine de proximité | Centaine → Trentaine → Sizaine → Militants, uniquement lorsque cette nomenclature est attestée |
| Fonctionnelle | Presse/Propagande → Renseignement → Liaisons → Faux papiers → NAP → SAP → Groupes francs → services spécialisés |
| Militaire | État-major → Région → Département/Secteur → Maquis/Compagnie → Section → Groupe → Combattants |
La distinction essentielle est donc que sizaine, trentaine et centaine ne remplacent pas région, département ou secteur. Lorsqu’elles existent, elles constituent des échelons de proximité à l’intérieur d’une organisation clandestine beaucoup plus vaste. Le document fourni aboutit à la même distinction.
Ainsi, un résistant peut simultanément être membre de Combat, dépendre de la région R1, relever d’un responsable départemental, appartenir à une organisation universitaire locale, être intégré à une sizaine et accomplir une mission spécialisée de propagande ou de liaison. Un autre membre du même mouvement peut appartenir à un groupe franc et suivre une organisation totalement différente.