La forme exacte attestée est Soldat am Mittelmeer, que l’on peut traduire en français par « Soldat sur la Méditerranée ». Il s’agit d’un journal clandestin rédigé en allemand et destiné prioritairement aux soldats allemands stationnés dans le sud de la France. Son existence est formellement attestée par la Fondation de la Résistance, le Musée de la Résistance nationale, le Musée de la Résistance en ligne et plusieurs travaux consacrés au Travail allemand. Un exemplaire daté de mars 1944 est conservé dans les collections du Musée de la Résistance nationale à Champigny-sur-Marne, Val-de-Marne, France.
Le titre ne doit pas être confondu avec Soldat im Westen, autre publication clandestine germanophone destinée aux soldats de la Wehrmacht en zone occupée nord. Soldat im Westen paraît à partir de septembre 1941, tandis que Soldat am Mittelmeer est créé après l’occupation allemande de la zone Sud en novembre 1942.
Création
Soldat am Mittelmeer est créé dans le prolongement des activités du Travail allemand, généralement désigné par les initiales TA, structure clandestine liée à la Main-d’œuvre immigrée et aux militants communistes allemands et autrichiens réfugiés en France. Le Travail allemand développe à partir de 1941 une activité de renseignement et surtout de contre-propagande dirigée vers les forces allemandes d’occupation.
L’occupation de la zone Sud par la Wehrmacht en novembre 1942 conduit à la mise en place à Lyon, Rhône, France, d’une direction clandestine du TA. La documentation autrichienne identifie notamment Oskar GROSSMANN, sous le pseudonyme « Lucien », et Paul KESSLER parmi ses responsables. C’est dans ce contexte qu’est produit Soldat am Mittelmeer.
La Fondation de la Résistance date sa création de la période immédiatement postérieure à l’occupation de la zone Sud en novembre 1942. Le journal répond au besoin d’étendre au sud de la France le travail de propagande déjà réalisé dans la zone nord avec Soldat im Westen.
L’objectif est de toucher directement les membres de la Wehrmacht et des autres services allemands, de les informer sur la nature du régime national-socialiste et sur la réalité militaire de la guerre, de susciter leur opposition au nazisme, de favoriser leur désertion et, lorsque cela est possible, de les amener à fournir des renseignements ou à rejoindre la Résistance.
Organisation interne
Le journal dépend initialement du Travail allemand. Cette organisation rassemble notamment des militants communistes allemands et autrichiens réfugiés en France, auxquels s’ajoutent d’autres germanophones capables de mener un travail clandestin au contact des forces d’occupation.
À partir de 1943, le Travail allemand disparaît progressivement en tant que structure autonome. Les militants allemands sont alors regroupés dans le Comité Allemagne libre pour l’Ouest, généralement désigné par l’acronyme CALPO, tandis que les militants autrichiens rejoignent le Front autrichien de la Liberté. La publication de Soldat am Mittelmeer se poursuit néanmoins et des exemplaires sont encore attestés en 1944.
La direction clandestine du CALPO est animée par Otto NIEBERGALL. La Fondation de la Résistance situe cette direction nationale clandestine à Toulouse, Haute-Garonne, France. Le CALPO reprend une partie des missions précédemment conduites par le Travail allemand, notamment l’activité de propagande parmi les soldats de la Wehrmacht.
Impression et modes d’impression
Les renseignements les plus précis sur la fabrication proviennent d’un rapport de Paul KESSLER conservé au Dokumentationsarchiv des österreichischen Widerstandes. Au commencement du travail clandestin dans le sud de la France, des tracts sont reproduits localement. Des matrices de Soldat im Westen sont ensuite transmises depuis Paris à Lyon et reproduites sur place. Après l’occupation de la zone Sud, Soldat am Mittelmeer est directement produit à Lyon.
Selon le témoignage de Paul KESSLER, environ 10 000 exemplaires sont tirés pour certaines éditions. Environ 5 000 sont diffusés directement par l’organisation et 2 000 à 3 000 autres remis à des groupes chargés d’une diffusion complémentaire. Ces chiffres proviennent d’un rapport d’acteur et doivent donc être considérés comme un ordre de grandeur documentaire plutôt que comme un tirage certifié pour chaque numéro.
Paul KESSLER indique également qu’Oskar GROSSMANN assure pendant une période essentielle la rédaction du journal, en utilisant des informations et des documents obtenus auprès d’Allemands. Selma STEINMETZ et Tony LEDERER sont chargées de la préparation des matrices. Après l’arrestation d’Oskar GROSSMANN le 27 mai 1944, des militants allemands reprennent la fabrication et la diffusion du journal.
La documentation disponible établit donc l’utilisation de matrices et de procédés de duplication clandestine. Elle ne permet pas d’affirmer que tous les numéros ont été produits avec exactement le même matériel ni dans un seul atelier permanent.
Diffusion et mode de diffusion
La diffusion est destinée en priorité aux soldats allemands. L’exemplaire de mars 1944 conservé au Musée de la Résistance nationale porte une consigne en français indiquant qu’il est réservé aux soldats allemands et qu’il doit être diffusé auprès d’eux avec la prudence nécessaire.
Les militants utilisent différents moyens. Les journaux et tracts peuvent être déposés dans des endroits fréquentés par les soldats, placés à proximité de cafés et restaurants, introduits près des casernes ou distribués lors de contacts personnels avec des militaires. Des groupes spécialisés approchent directement des soldats afin d’engager une conversation avant de leur remettre du matériel de propagande.
À Toulouse, Haute-Garonne, France, Emeric EPSTEIN et plusieurs camarades hongrois distribuent Soldat am Mittelmeer dans les cafés, restaurants, casernes et tramways fréquentés par les membres de la Wehrmacht. Le Musée de la Résistance en ligne confirme que le journal qu’ils diffusent est fabriqué à Lyon.
D’autres techniques de diffusion utilisées par le Travail allemand comprennent l’abandon discret de publications dans des lieux fréquentés par les militaires et l’utilisation de petits groupes clandestins limitant les risques d’arrestation.
Le contenu vise explicitement la démoralisation politique des troupes d’occupation, le refus du nazisme, la cessation de la guerre et la désertion. La propagande distingue également, dans certains textes, les arguments adressés aux soldats allemands de ceux destinés aux Autrichiens.
Rédacteur en chef et journalistes
Oskar GROSSMANN, militant communiste autrichien, occupe une place centrale dans la première période lyonnaise du journal. Le témoignage de Paul KESSLER lui attribue la rédaction de Soldat am Mittelmeer avant son arrestation le 27 mai 1944. Il travaille clandestinement avec Selma STEINMETZ. Son arrestation met fin à cette phase de la production.
Ernst MELIS, militant communiste allemand réfugié en France, est également formellement associé à la direction rédactionnelle de Soldat am Mittelmeer. Une base biographique de la Bundesstiftung zur Aufarbeitung der SED-Diktatur le présente comme rédacteur responsable du journal en 1942-1943. Il rejoint ensuite le Comité Allemagne libre pour l’Ouest.
Selma STEINMETZ, militante autrichienne réfugiée en France, travaille clandestinement à Lyon aux côtés d’Oskar GROSSMANN. Son témoignage personnel confirme sa participation à la fabrication du journal de 1942 jusqu’à son arrestation en mai 1944. Elle participe notamment à la préparation matérielle des publications. Elle survit à la guerre.
Tony LEDERER est identifiée par le rapport de Paul KESSLER comme l’une des militantes chargées de préparer les matrices de la publication avec Selma STEINMETZ.
Paul KESSLER appartient à la direction lyonnaise du Travail allemand et constitue l’un des organisateurs de la production et de la diffusion de la presse clandestine germanophone dans le sud de la France. Son rapport d’après-guerre fournit plusieurs des données techniques les plus précises actuellement disponibles.
Emeric EPSTEIN n’est pas présenté comme rédacteur mais comme diffuseur du journal à Toulouse. Avec trois camarades hongrois, il conduit une activité régulière de propagande à destination des soldats allemands. Repéré par la police française en 1944, il réussit à échapper à l’arrestation et survit à la guerre.
Irene WOSIKOWSKI participe à la diffusion de Soldat am Mittelmeer et à l’approche directe de soldats allemands dans le sud de la France. Son activité clandestine vise notamment à convaincre certains militaires de rompre avec le régime nazi. Elle est dénoncée puis arrêtée. Elle ne survit pas à la guerre.
Thea SAEFKOW participe elle aussi au travail clandestin dirigé vers les soldats de la Wehrmacht. Elle appartient aux militants germanophones engagés dans les actions de propagande et de recrutement clandestin.
Victimes et morts
La fabrication et la diffusion de Soldat am Mittelmeer exposent directement les militants aux services répressifs allemands et français. Une vague d’arrestations frappe particulièrement le Travail allemand et ses réseaux entre la fin de 1943 et l’été 1944.
Oskar GROSSMANN est arrêté le 27 mai 1944. Les sources établissent son arrestation dans le cadre de la répression contre les militants autrichiens du Travail allemand. Les sévices infligés aux résistants arrêtés sont documentés par les archives et témoignages autrichiens.
Irene WOSIKOWSKI est arrêtée après avoir été dénoncée dans le cadre de son travail clandestin auprès des soldats allemands. Son parcours appartient aux victimes de la Résistance allemande et autrichienne en France.
La documentation consultée ne permet pas d’établir une liste exhaustive des personnes arrêtées, déportées ou exécutées spécifiquement en raison de leur participation au seul journal Soldat am Mittelmeer. Une distinction doit être maintenue entre les victimes de l’ensemble du Travail allemand et celles dont la participation directe au journal est attestée.
Résistants connus ayant survécu à la guerre
Selma STEINMETZ survit à la répression et à la guerre. Elle laisse par la suite un témoignage détaillé sur le Travail allemand et sur sa participation à la fabrication de Soldat am Mittelmeer.
Ernst MELIS survit également. Après la guerre, il poursuit une activité journalistique puis retourne en Allemagne en 1947. Son parcours d’après-guerre est documenté par la Bundesstiftung zur Aufarbeitung.
Emeric EPSTEIN échappe à une arrestation en 1944, poursuit son engagement et devient après la Libération médecin d’une unité FTP-MOI. Il survit à la guerre et demeure ensuite à Toulouse.
Fin du Journal
Il n’existe pas de date unique de cessation définitivement établie dans les sources consultées. Le Travail allemand cesse officiellement d’exister en tant que structure en 1943, mais la Fondation de la Résistance souligne que ses journaux continuent à laisser des traces documentaires jusqu’en 1944.
Soldat am Mittelmeer passe ainsi de la structure du Travail allemand à celle du CALPO. L’exemplaire de mars 1944 conservé au Musée de la Résistance nationale est explicitement attribué aux antinazis du CALPO.
L’arrestation d’Oskar GROSSMANN en mai 1944 ne met pas immédiatement fin au titre : selon Paul KESSLER, des militants allemands reprennent alors sa fabrication et sa diffusion. La Libération du territoire et la disparition progressive des forces d’occupation rendent finalement sans objet la fonction première de cette presse clandestine.
Références bibliographiques
La résistance allemande et autrichienne en France. D’après sa presse clandestine, Cécile Denis, L’Harmattan, Paris, 2021, 318 pages. Cet ouvrage constitue l’une des études contemporaines les plus directement consacrées à la presse clandestine germanophone produite en France. Il analyse le Travail allemand, ses publications, les rapports entre militants allemands et autrichiens et le contenu politique de Soldat am Mittelmeer.
Le « Travail allemand », une organisation de résistance au sein de la Wehrmacht, Claude Collin, Les Indes savantes, Paris, 2013. L’ouvrage rassemble études et témoignages sur le fonctionnement du Travail allemand, sa propagande clandestine, ses relations avec la MOI et son action au sein des forces d’occupation.
Exil, résistance, héritage. Les militants allemands antinazis pendant la guerre et en RDA, 1939-1975, Alix Heiniger, Alphil-Presses universitaires suisses, Neuchâtel, 2015. Cette étude replace les militants allemands du Travail allemand et du CALPO dans la continuité de l’exil antifasciste et analyse leur engagement clandestin en France.
Le sang de l’étranger. Les immigrés de la MOI dans la Résistance, Stéphane Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski, Fayard, Paris, 1989. L’ouvrage constitue une synthèse importante sur les étrangers engagés dans la Résistance communiste en France et permet de replacer le Travail allemand dans l’organisation générale de la MOI.
Résistance. Erinnerungen deutscher Antifaschisten, sous la direction de Dora Schaul, Dietz Verlag, Berlin, 1973. Ce recueil de témoignages de résistants allemands contient notamment des souvenirs relatifs au travail clandestin et à la fabrication de la presse antifasciste germanophone en France.
Références internet
Fondation de la Résistance publie une étude de Cécile Denis consacrée au Travail allemand et à sa presse clandestine. La source confirme la création de Soldat am Mittelmeer après novembre 1942, son lien avec le TA et la continuité de certaines publications jusqu’en 1944. Fondation de la Résistance — étude sur le Travail allemand
Musée de la Résistance nationale / Fondation de la Résistance reproduit un exemplaire de Soldat am Mittelmeer daté de mars 1944 et conservé à Champigny-sur-Marne. Sa légende confirme que le journal est alors produit par les antinazis du CALPO et destiné aux soldats allemands. Musée de la Résistance nationale — Soldat am Mittelmeer, mars 1944
Musée de la Résistance en ligne documente le parcours d’Emeric EPSTEIN et confirme que Soldat am Mittelmeer est fabriqué à Lyon puis diffusé notamment à Toulouse dans les cafés, restaurants, casernes et tramways fréquentés par la Wehrmacht. Musée de la Résistance en ligne — Emeric Epstein
Dokumentationsarchiv des österreichischen Widerstandes conserve et publie des documents relatifs au Travail allemand et à Selma STEINMETZ. Le rapport de Paul KESSLER reproduit dans les travaux du DÖW donne des renseignements précis sur la rédaction, les matrices et les ordres de grandeur du tirage. DÖW — documentation sur le Travail allemand
Bundesstiftung zur Aufarbeitung der SED-Diktatur propose une notice biographique d’Ernst MELIS qui confirme sa fonction de rédacteur responsable de Soldat am Mittelmeer en 1942-1943 et son engagement ultérieur au CALPO. Bundesstiftung Aufarbeitung — Ernst Melis
Sources consultées
Maitron Résistance : recherche effectuée sous le titre du journal et les noms de plusieurs militants ; aucune notice autonome consacrée au titre retrouvée. Maitron
Fondation de la Résistance : résultat positif ; étude détaillée sur le Travail allemand et sa presse clandestine. Fondation de la Résistance
Musée de la Résistance en ligne : résultat positif, notamment pour Emeric EPSTEIN et la diffusion de Soldat am Mittelmeer à Toulouse. Musée de la Résistance en ligne
Musée de la Résistance nationale : résultat positif par l’intermédiaire d’un document reproduisant le numéro de mars 1944 conservé dans ses collections. Document reproduisant Soldat am Mittelmeer
Mémoire des hommes : recherche effectuée ; aucune fiche collective consacrée au journal retrouvée. Mémoire des hommes
Ordre de la Libération : recherche effectuée ; aucune notice propre au journal retrouvée. Ordre de la Libération
Gallica, Bibliothèque nationale de France : recherche bibliographique effectuée ; aucun dossier de référence plus précis que les sources spécialisées précédentes n’a été retenu pour la rédaction. Gallica
Service historique de la Défense : recherche effectuée dans les ressources relatives aux résistants et aux organisations clandestines ; le SHD apparaît également comme source de dossiers individuels utilisés par le Musée de la Résistance en ligne. Service historique de la Défense
Dokumentationsarchiv des österreichischen Widerstandes : résultat positif sur la fabrication clandestine, Oskar GROSSMANN, Paul KESSLER et Selma STEINMETZ. DÖW
Bundesstiftung zur Aufarbeitung der SED-Diktatur : résultat positif pour Ernst MELIS. Notice Ernst Melis
Niveau de certitude documentaire
Soldat am Mittelmeer : fiabilité excellente. Son existence, sa création après novembre 1942, sa fabrication à Lyon, son lectorat, plusieurs rédacteurs et diffuseurs, son mode de reproduction et un ordre de grandeur de son tirage sont établis par des sources institutionnelles, archivistiques et mémorielles croisées.