En théorie, Hitler voulait déclencher Barbarossa le 15 mai 1941. Dans la pratique, l’assaut n’a commencé que le 22 juin : à peine cinq semaines plus tard, mais assez pour susciter le fameux débat « et si les Allemands étaient partis plus tôt ? ».
Plusieurs raisons expliquent pourquoi une offensive dès le printemps – disons avril-début mai -était quasiment impossible.
- Le printemps russe, c’est la rasputitsa
De mars à la fin mai, la fonte des neiges et les pluies transforment l’Europe orientale en un océan de boue : routes en terre impraticables, rivières gonflées, ponts emportés. En 1941, le dégel est exceptionnellement tardif ; le Bug, par exemple, déborde encore début juin. Heinz Guderian lui-même note que les « cours d’eau étaient toujours en crue » et qu’il aurait fallu attendre que le sol durcisse avant de lancer des opérations mécanisées.
Autrement dit, même sans autre contre-temps, on ne pouvait pas faire manœuvrer 3 000 chars et 600 000 camions dans la boue. La rasputitsa est l’ennemi juré des offensives rapides.
- Le détour (forcé) par les Balkans
- Italie en difficulté en Grèce (octobre 1940) : Hitler décide d’aller « sauver » son allié.
- Coup d’État pro-Allié à Belgrade (27 mars 1941) : colère d’Hitler, ordre d’envahir aussitôt la Yougoslavie (Unternehmen 25) et la Grèce (Unternehmen Marita) le 6 avril.
- Les parachutistes et les blindés engagés en Yougoslavie, Grèce puis Crète ne sont disponibles pour l’Est qu’après fin mai-début juin.
Hitler reporte donc Barbarossa de la mi-mai à la mi-juin, lui-même reconnaissant que l’aventure balkanique impose « environ quatre semaines de retard ».
Au passage, les pertes en avions et paras à Crète pèsent sur la Luftwaffe destinée au front russe.
- Regrouper 3,8 millions d’hommes et des alliés
- Finlande et Roumanie doivent encore mobiliser et coordonner leurs armées avec l’OKH ; cela prend le printemps.
- Le Plan Otto prévoit le transport clandestin de 140+ divisions vers la frontière : ≈ 34 000 trains à acheminer et masquer, puis conversion des voies soviétiques au gabarit allemand. Ces travaux tournent à plein régime jusqu’en juin.
- Enfin, l’industrie termine la mise à niveau des Pz III/IV, la mise en caisse de 600 000 t de carburant, l’impression de millions de cartes, etc. L’OKH avait calibré ces flux… pour la mi-mai, pas pour avril.
- Qu’en dit l’historiographie ?
- William Shirer ou Alan Clark voient dans le détour balkanique et le « printemps boueux » la cause directe de l’échec devant Moscou : cinq semaines perdues = cinq semaines de rasputitsa hivernale de plus en décembre.
- D’autres, comme Antony Beevor, estiment qu’un départ le 15 mai ou même le 1ᵉʳ mai n’aurait pas suffi ; la Wehrmacht aurait quand même buté sur la logistique, la résistance soviétique et l’étendue du front.
- Tous s’accordent en revanche sur un point : avant mi-mai 1941, le terrain ne permettait tout simplement pas une Blitzkrieg.
En résumé
- Météo et terrain : la rasputitsa bloque tout jusqu’à fin mai.
- Campagne des Balkans : priorité politique imposée par les coups de théâtre en Yougoslavie et en Grèce, qui absorbe chars, avions et temps.
- Logistique colossale : acheminer, ravitailler, et coordonner Finlandais, Roumains et Allemands prend des semaines.
C’est la convergence de ces contraintes – boue, Balkans, logistique – qui rend un lancement « au printemps » illusoire. Hitler aurait pu avancer d’une quinzaine de jours au mieux ; mais attaquer en avril, dans la boue et sans ses panzers de réserve, relevait de la science-fiction militaire.