Attachés deux par deux par la même menotte, les prisonniers sont embarqués à l’aube dans des camions militaires qui les conduisent de la prison de Marseille à la gare Saint-Charles. Le transfert s’effectue sans éclat, malgré l’importance du convoi. Installés dans des wagons de troisième classe sous la surveillance de Feldgendarmes armés, ils gagnent Paris.
MORANGE envisage déjà l’évasion : savonner son poignet pour glisser la menotte, profiter d’un ralentissement du train et sauter. Il parvient à desserrer sa menotte après un passage aux toilettes, mais le train prend trop de vitesse. Un arrêt à Valence met fin à toute tentative : contrôle général, menottes resserrées.
Arrivés à Paris, les prisonniers traversent la capitale sous les regards indifférents ou hostiles d’une population marquée par la propagande. Ils sont conduits au camp de Royallieu, à Compiègne. Le camp, aéré et relativement libre en apparence, contraste avec la prison : on peut circuler entre les baraques, jouer, bavarder. Mais cette illusion dissimule sa véritable fonction de centre de transit vers la déportation en Allemagne. Les convois partent régulièrement. Les conditions sanitaires restent pénibles : punaises, gale, traitements rudimentaires. Les bombardements alliés sur l’Allemagne nourrissent l’espoir d’une fin proche, mais la menace de la Gestapo et les représailles possibles freinent les projets d’évasion.
C’est dans ce contexte que Morange rencontre Biaggi, officier de réserve grièvement blessé en mai 1940 lors d’un combat contre des blindés allemands. Après de multiples opérations et une longue convalescence, Biaggi s’engage dans la Résistance au sein de l’OCM, organise une filière d’évasion vers l’Espagne, puis est arrêté en décembre 1943 à la suite d’une dénonciation. Transféré à Royallieu en mars 1944, il prépare avec l’Abbé Le Meur une évasion collective. Par des complicités audacieuses, notamment avec un SS démoralisé et un détenu chargé des colis, ils introduisent clandestinement des scies à métaux dans le camp.
Le projet est clair : profiter d’un prochain convoi de déportation pour scier la tige de la porte d’un wagon et sauter du train en marche. Début juin 1944, environ deux mille détenus sont désignés pour le départ. Le 4 juin, entassés à près de cent par wagon à bestiaux, ils partent dans des conditions effroyables : chaleur, manque d’air, absence d’eau, une simple boîte pour les besoins naturels. Un vieil otage de soixante-dix-sept ans meurt durant le trajet.
Vers minuit, l’évasion est déclenchée. Tous ne sont pas favorables à l’opération : certains craignent les représailles. Finalement quarante-cinq volontaires s’organisent en groupes de trois pour s’entraider. Biaggi explique la technique du saut à 60-70 km/h : se protéger la tête, s’allonger sur le marchepied, se laisser basculer en poussant violemment pour éviter de rouler sous le train. Les premiers sautent. Les chutes sont lourdes, impressionnantes, mais les SS ne réagissent pas. Les sauts se succèdent toutes les trente secondes.
Lorsque vient son tour, il s’emmitoufle soigneusement, se lance et exécute la manœuvre. Après une violente cabriole sur le ballast, il reste immobile jusqu’à ce que le train disparaisse. Libre dans la campagne, il cherche aussitôt à ne pas se faire reprendre. Aidé par des civils, nourri, rhabillé, il gagne Vitry-le-François où un contact de la Résistance lui procure de faux papiers. Le 6 juin 1944, profitant du désordre causé par le Débarquement en Normandie, il rejoint Paris sans contrôle allemand et trouve refuge chez une amie. Son objectif désormais est de reprendre contact avec son réseau et de poursuivre le combat.
Résumé d’un texte de Morange