René Laforge à M. et Mme Cunit, à Dijon. Prison de Dijon (Côte-d’Or) 7 mars 1942
Chers amis,
C’est à vous que j’écris en dernier lieu parce que je n’ai pas le courage d’écrire à Amay [domicile familial]. Je vais mourir aujourd’hui quoique étant innocent et m’étant toujours efforcé de faire le bien dans ma vie.
Vous irez à Arnay, vous leur donnerez cette lettre, et vous leur direz que mes dernières pensées ont été pour eux, pour Suzanne, pour Murièle, et surtout pour le cher petit Guy que j’aimais tant. Je voudrais qu’on lui parle souvent de moi quand il sera grand. J’ai pensé aussi à vous, chers amis, qui avez tant adouci mes derniers jours. Vous direz aussi à Auxonne, à Lucarne, et à Jeannot et à Belan, à Suzanne, Jean et Jeannine que je pense tendrement à eux. Je pense aussi à ceux d’Épinac. Je suis consterné pour mes frères Henri et Fernand prisonniers. Vous leur laisserez ignorer ma mort jusqu’ à leur retour.
Je suis très pauvre, mais tout ce qui m’appartient, je désire que Suzanne à Arnay en hérite, pour Guy plus tard. Argent et-mes livres que j’aimais beaucoup.
Mes dernières volontés sont que vous ne me pleuriez pas trop, tous.
J’aurais aimé que mon corps repose dans le cimetière d’Épinac, près de mes parents, mais je sais que c’est impossible.
Vous irez aussi dire à mon directeur d’école normale que je suis mort courageusement, comme il sied à l’homme qu’il avait formé. Dites-lui adieu tendrement de ma part.
Je crois que l’heure approche, je suis en train de fumer une dernière cigarette. Je regarde la mort en face et je n’ai pas peur.
Je vais mourir en catholique, mes parents étant morts ainsi.
La confession me permettra d’ailleurs de résumer une vie et de la revivre un peu.
Je vous embrasse ainsi que toute la famille très, très tendrement.
René Laforge