Jacques BINGEN, noms de code Cléante, Coridon, Necker, pseudonymes Reclus, Cadillac, Talbot, Rabeau, Baudet, Chapelier, Barbier, né le 16 mars 1908 à Paris (16e arrondissement), mort le 13 mai 1944 à Clermont-Ferrand, Français, ingénieur civil des Mines et dirigeant maritime, responsable de la Marine marchande de la France libre, officier du BCRA, délégué du CFLN en zone sud puis délégué général par intérim auprès de la Résistance intérieure, Compagnon de la Libération à titre posthume par décret du 10 janvier 1945.
Jeunesse et formation
Jacques Bingen naît dans une famille juive d’origine italienne ; son père est financier. Élève du lycée Janson-de-Sailly, il obtient son baccalauréat avec mention, puis suit la formation d’ingénieur civil à l’École des Mines de Paris et celle de l’École libre des sciences politiques. En 1929, il préside la section française de l’Exposition internationale de Barcelone. Il accomplit son service militaire dans l’artillerie comme élève officier de réserve en 1930-1931.
Beau-frère d’André Citroën, il travaille auprès de lui, puis devient après la mort de l’industriel en 1935 directeur de la Société anonyme de gérance et d’armement (SAGA). Il exerce parallèlement les fonctions de secrétaire du Comité central des armateurs.
Engagement dans la Résistance
Lieutenant de réserve mobilisé en 1939, Bingen sert comme officier de liaison auprès de la 51e Division écossaise. Le 12 juin 1940, à Saint-Valéry-en-Caux, un éclat d’obus le blesse à la cuisse. Il échappe à la capture en gagnant à la nage une embarcation de pêche qui le conduit jusqu’à un dragueur de mines.
Après des soins à Cherbourg et Valognes, puis son évacuation vers le sud-ouest, il quitte l’hôpital à La Rochelle le 20 juin et gagne Casablanca. Il y retrouve Claude Bouchinet-Serreulles et son épouse Janine. Déguisé en pilote polonais, Bingen rejoint avec eux Gibraltar le 2 juillet, caché à bord d’un navire-école polonais. Il gagne ensuite Liverpool, où il arrive le 18 juillet, et se présente au général de Gaulle le 23 juillet 1940.
Appartenance à un réseau ou mouvement
Son parcours relève successivement de la France libre, de la Marine marchande de la France libre, du Bureau central de renseignements et d’action (BCRA) et de la Délégation générale du CFLN en France occupée.
À Londres, ses compétences maritimes conduisent de Gaulle à lui confier les services de la Marine marchande de la France libre, officiellement constitués le 12 août 1940. Il organise notamment l’administration des marins français libres et travaille à l’application des accords franco-britanniques aux navires marchands et à leurs équipages.
Souhaitant exercer une mission plus directement clandestine, il passe au BCRA en juin 1942, comme adjoint de Louis Vallon à la section non militaire. Il prend ensuite la direction de cette section. Celle-ci assure notamment la réception, l’exploitation et la répartition des informations venues de France ainsi que la liaison avec les mouvements et réseaux de Résistance.
Missions et actions
À Londres, Bingen rencontre Jean Moulin en février 1943 et travaille sur les problèmes d’unification politique et militaire de la Résistance. L’Ordre de la Libération lui attribue notamment la proposition de créer un « comité de direction » de la Résistance, projet qui s’inscrit dans le processus aboutissant au Conseil national de la Résistance.
Volontaire pour une mission clandestine en France après l’arrestation de Jean Moulin, il est déposé par Lysander près de Tours dans la nuit du 15 au 16 août 1943. Son ordre de mission le désigne comme délégué du CFLN pour la zone sud. À partir d’octobre, il travaille avec Claude Bouchinet-Serreulles auprès du nouveau délégué général Émile Bollaert.
La situation institutionnelle évolue encore lorsque Bollaert tente de gagner Londres. De décembre 1943 aux derniers jours de mars 1944, Bingen assure seul l’intérim à la tête de la Délégation générale. Il assiste aux réunions du bureau du CNR et travaille étroitement avec Georges Bidault.
Son action porte sur plusieurs chantiers : organisation ou réorganisation du Comité des actions immédiates, du Comité des œuvres sociales de la Résistance, du Comité d’action contre la déportation, de la Commission de la production industrielle et de la Commission du ravitaillement ; création du Comité financier ; amélioration du financement des mouvements ; participation aux travaux qui aboutissent au programme du CNR adopté le 15 mars 1944.
Il joue également un rôle majeur dans le processus d’unification militaire qui aboutit, entre la fin de 1943 et février 1944, à la constitution des Forces françaises de l’intérieur (FFI) à partir notamment de l’Armée secrète, de l’ORA, des FTP et d’autres formations.
Après l’arrivée d’Alexandre Parodi, qui prend officiellement ses fonctions de délégué général début avril 1944, Bingen reprend son activité de délégué pour la zone sud malgré les risques croissants pesant sur lui.
Arrestation / évasion / déportation
Le 13 mai 1944, Jacques Bingen est arrêté à la gare de Clermont-Ferrand, alors qu’il doit rejoindre Ferrières-Saint-Mary pour rencontrer Henry Ingrand, responsable régional du Mouvement de Libération nationale. L’Ordre de la Libération attribue son arrestation à la trahison d’un agent double français de l’Abwehr.
Il réussit à s’échapper en neutralisant l’un de ses gardiens, mais il est immédiatement repris. Détenant des informations essentielles sur l’organisation clandestine, il avale sa capsule de cyanure afin de ne pas risquer de parler sous la contrainte. Son corps n’a jamais été retrouvé.
Il n’y eut donc ni déportation ni détention prolongée : arrestation, tentative d’évasion, reprise et mort se succèdent le 13 mai 1944.
Camarades de combat
Claude Bouchinet-Serreulles est l’un de ses collaborateurs les plus étroitement documentés. Les deux hommes quittent ensemble l’Afrique du Nord pour rejoindre la Grande-Bretagne en juillet 1940, puis se retrouvent dans la Délégation générale clandestine en 1943. Après Caluire, Bouchinet-Serreulles assure d’abord l’intérim de Jean Moulin ; Bingen le rejoint en août et partage avec lui les responsabilités de la Délégation.
Jean Moulin est également essentiel dans son parcours : leur rencontre directe à Londres en février 1943 renforce leur collaboration autour de l’organisation de la Résistance. Après l’arrestation de Moulin, Bingen se porte volontaire pour servir clandestinement en France.
À la tête de la Délégation, il travaille ensuite étroitement avec Georges Bidault, président du CNR, et avec les différents représentants des mouvements, partis et syndicats composant cet organisme.
Retour à la vie civile
Sans objet : Jacques Bingen meurt en mission clandestine le 13 mai 1944, à trente-six ans. Son corps n’ayant jamais été retrouvé, il n’existe pas de sépulture identifiée.
Décorations
Chevalier de la Légion d’honneur. Source : Ordre de la Libération. Le grade est explicitement attesté par la notice institutionnelle.
Compagnon de la Libération. Source : Ordre de la Libération. Attribution à titre posthume par décret du 10 janvier 1945, avec effet à compter du 31 mars 1944. Le dossier 1 A 99 conserve notamment une citation datée du 31 mars 1944 et le décret du 10 janvier 1945.
Croix de guerre 1939-1945 avec trois citations. Source : Ordre de la Libération. Le nombre de trois citations est explicitement donné par la source institutionnelle et corrige la mention de deux citations figurant dans certaines notices secondaires.
Lieux de mémoire
À Paris, l’ancienne rue de Montchanin, dans le 17e arrondissement, est devenue la rue Jacques-Bingen en 1946. Cette dénomination est confirmée par la base patrimoniale du ministère de la Culture.
À Mines Paris – PSL, sa mémoire demeure particulièrement présente. L’établissement conserve notamment un buste à son effigie et a organisé le 19 novembre 2024, pour le 80e anniversaire de la Libération, une manifestation et une exposition consacrées à son parcours.
Ses archives privées ont connu récemment une importante opération patrimoniale : le 24 mai 2024, elles ont été remises aux Archives nationales par sa famille.
Enfin, l’Ordre de la Libération conserve plusieurs objets et archives directement liés à son activité clandestine, dont son ordre de mission du 22 juillet 1943 et le chéquier portant les traces de ses dernières dépenses avant sa mission en France.
Références bibliographiques
Jean Moulin. La République des catacombes, Daniel Cordier, Paris, Gallimard, 1999. Ouvrage majeur pour comprendre la Délégation générale, les relations entre Londres et la Résistance intérieure et le cadre institutionnel dans lequel Bingen poursuit l’œuvre d’unification après la disparition de Jean Moulin.
Dictionnaire historique de la Résistance : Résistance intérieure et France libre, sous la direction de François Marcot, avec Bruno Leroux et Christine Levisse-Touzé, Paris, Robert Laffont, 2006, 1 187 p. Contient une notice spécifiquement consacrée à Jacques Bingen et permet de replacer son action dans l’histoire du BCRA, de la Délégation générale et de l’unification de la Résistance.
1061 Compagnons : histoire des Compagnons de la Libération, Jean-Christophe Notin, Paris, Perrin, 2000, 822 p. Référence générale permettant de replacer Bingen parmi les Compagnons issus à la fois de la France libre et de la Résistance intérieure.
Dictionnaire des Compagnons de la Libération, Vladimir Trouplin, Paris, Éditions Elytis, 2023. Référence biographique récente permettant une confrontation avec les archives conservées par l’Ordre.
Références internet
Ordre de la Libération — Notice institutionnelle de Jacques Bingen, source principale pour son état civil, la campagne de 1940, la France libre, le BCRA, la Délégation générale, l’arrestation et les décorations. https://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/jacques-bingen
Fondation de la Résistance — Portrait de Jacques Bingen fondé notamment sur ses lettres clandestines et sur son rôle dans l’unification de la Résistance. https://www.fondationresistance.org/recherche-et-documentation/ressources/portrait/jacques-bingen/
Musée de la Résistance en ligne — Notice iconographique et historique consacrée à Jacques Bingen et à son intérim à la tête de la Délégation générale. https://museedelaresistanceenligne.org/media2827-Jacques-Bingen
Mines Paris – PSL — Hommage institutionnel de 2024 à Jacques Bingen, ancien élève de l’École et figure de la Résistance. https://www.minesparis.psl.eu/blog/evenements/engagement-et-resistance-hommage-a-jacques-bingen/
Ministère de la Culture — POP — Notice patrimoniale confirmant le changement de dénomination de la rue de Montchanin en rue Jacques-Bingen en 1946. https://pop.culture.gouv.fr/notice/memoire/APD0005224
Dossier d’homologation consulté
L’inventaire des archives de l’Ordre de la Libération identifie explicitement le dossier du Service historique de la Défense GR 16 P 60838 — Jacques Bingen. L’Ordre en conserve plusieurs copies de pièces : fiche de recrutement du 3 mars 1942, feuille de notes semestrielle d’officier de la France libre du 24 septembre 1942, messages de 1943 et 1944 et feuillet du personnel.
Le même instrument identifie sans ambiguïté le dossier de l’Ordre 1 A 99 — BINGEN Jacques. Il comprend notamment les pièces relatives à l’attribution de la Croix de la Libération, des documents d’état civil et d’identité, de la correspondance ainsi que des copies provenant du SHD et des archives familiales.
La Délégation générale possède également un fonds spécifique au SHD : GR 28 P 3 47, qui contient notamment des courriers et télégrammes de Jean Moulin, de Jacques Bingen sous le nom de code Cléante, de Claude Bouchinet-Serreulles et de Pierre Pery.
Les dossiers originaux GR 16 P 60838, GR 28 P 3 47 et 1 A 99 n’ont pas été matériellement dépouillés dans le cadre de cette notice. Leurs cotes et leur contenu descriptif ont été contrôlés dans les instruments numériques.
Observations
La première divergence importante concerne la date de l’arrestation. Plusieurs sources secondaires donnent le 12 mai 1944, mais l’Ordre de la Libération, y compris une publication récente consacrée à ses archives, retient le 13 mai 1944. Cette dernière date est retenue ici.
Une source institutionnelle récente de Mines Paris comporte elle-même une erreur en situant son arrestation en « juin 1944 ». Cette indication est contredite par l’Ordre de la Libération et la Fondation de la Résistance, qui établissent sa mort en mai ; elle n’est donc pas retenue.
Le terme « parachuté » doit également être évité pour son retour clandestin en août 1943 : l’Ordre précise qu’il fut déposé par un avion Lysander, mode d’infiltration impliquant un atterrissage clandestin et non un parachutage.
Enfin, présenter Bingen simplement comme le « successeur de Jean Moulin » masque une succession institutionnelle complexe. Claude Bouchinet-Serreulles assure d’abord l’intérim après Caluire ; Bingen le rejoint en août 1943 ; Émile Bollaert est nommé délégué général ; Bingen finit par assurer seul l’intérim de la Délégation de décembre 1943 à mars 1944 avant l’arrivée d’Alexandre Parodi.
Indice de fiabilité de la notice Niveau A : La notice repose sur plusieurs sources institutionnelles et archivistiques concordantes, notamment l’Ordre de la Libération, la Fondation de la Résistance, le Musée de la Résistance en ligne et les instruments du Service historique de la Défense. L’identité, la formation, la blessure de 1940, le ralliement à Londres, la direction de la Marine marchande, le passage au BCRA, la mission clandestine de 1943, l’intérim de la Délégation générale, son rôle dans l’unification militaire et l’élaboration du programme du CNR, ainsi que son arrestation et sa mort sont solidement documentés. Les contradictions repérées sur la date d’arrestation, le mode d’infiltration et le nombre de citations ont été signalées et arbitrées en privilégiant les sources institutionnelles les plus précises.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 16 mars 1908 | Naissance à Paris (16e arrondissement). |
| 1924-1925 | Baccalauréat avec mention. |
| Années 1920 | Études à l’École des Mines de Paris et à l’École libre des sciences politiques. |
| 1929 | Préside la section française de l’Exposition internationale de Barcelone. |
| 1930-1931 | Service militaire dans l’artillerie comme élève officier de réserve. |
| 1935 | Après la mort d’André Citroën, devient directeur de la SAGA. |
| 1939 | Mobilisé comme lieutenant de réserve ; officier de liaison auprès de la 51e Division écossaise. |
| 12 juin 1940 | Blessé à Saint-Valéry-en-Caux ; échappe à la capture. |
| 2 juillet 1940 | Arrive clandestinement à Gibraltar. |
| 18 juillet 1940 | Arrive à Liverpool. |
| 23 juillet 1940 | Se présente au général de Gaulle. |
| 12 août 1940 | Prend la direction des services de la Marine marchande de la France libre. |
| Juin 1942 | Entre au BCRA, section non militaire. |
| Début 1943 | Prend la direction de la section non militaire. |
| Février 1943 | Rencontre directement Jean Moulin à Londres. |
| Nuit du 15 au 16 août 1943 | Déposé par Lysander près de Tours comme délégué du CFLN en zone sud. |
| Octobre 1943 | Travaille avec Bouchinet-Serreulles auprès d’Émile Bollaert. |
| Décembre 1943-mars 1944 | Assure seul l’intérim de la Délégation générale. |
| 15 mars 1944 | Adoption du programme du CNR, à la préparation duquel il a participé. |
| Fin mars-début avril 1944 | Remet la direction de la Délégation à Alexandre Parodi et reprend la zone sud. |
| 13 mai 1944 | Arrêté à Clermont-Ferrand ; s’évade, est repris et se donne la mort au cyanure. |
| 10 janvier 1945 | Nommé Compagnon de la Libération à titre posthume, avec effet au 31 mars 1944. |
| 1946 | Une rue parisienne reçoit son nom. |
| 24 mai 2024 | Remise de ses archives privées aux Archives nationales. |
| 19 novembre 2024 | Hommage et exposition à Mines Paris – PSL. |
Tableau des divergences entre sources
| Élément | Source | Donnée | Appréciation |
|---|---|---|---|
| Arrestation | Ordre de la Libération | 13 mai 1944 | Date institutionnelle retenue. |
| Arrestation | Plusieurs sources secondaires | 12 mai 1944 | Non retenue. |
| Arrestation | Mines Paris – PSL, page 2024 | Juin 1944 | Erreur manifeste au regard des sources institutionnelles concordantes. |
| Retour en France | Ordre de la Libération | Déposé par Lysander, nuit du 15 au 16 août 1943 | Formulation retenue. |
| Retour en France | Certaines notices secondaires | « Parachuté » | Imprécis ; non retenu. |
| Croix de guerre | Ordre de la Libération | Trois citations | Donnée institutionnelle retenue. |
| Croix de guerre | Certaines notices secondaires | Deux citations | Non retenu. |
| Fonction après Moulin | Sources institutionnelles | Délégué zone sud, puis intérim partagé et enfin délégué général par intérim | Formulation précise retenue plutôt que « successeur de Jean Moulin ». |
Sources consultées
Ordre de la Libération — Notice institutionnelle de Jacques Bingen. https://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/jacques-bingen
Ordre de la Libération — Archives des Compagnons — Inventaire du dossier 1 A 99 — BINGEN Jacques, avec référence au dossier SHD GR 16 P 60838. https://www.ordredelaliberation.fr/sites/default/files/media/fichers/IR_CL_lettre_B_20250923.pdf
Fondation de la Résistance — Portrait historique de Jacques Bingen. https://www.fondationresistance.org/recherche-et-documentation/ressources/portrait/jacques-bingen/
Musée de la Résistance en ligne — Jacques Bingen et la Délégation générale. https://museedelaresistanceenligne.org/media2827-Jacques-Bingen
Musée de la Résistance en ligne / SHD — Inventaire GR 28 P 3, notamment GR 28 P 3 47, Délégation générale. https://www.museedelaresistanceenligne.org/musee/doc/pdf/ressource_source/220.pdf
Mines Paris – PSL — Hommage institutionnel rendu à Jacques Bingen en novembre 2024. https://www.minesparis.psl.eu/blog/evenements/engagement-et-resistance-hommage-a-jacques-bingen/
Ministère de la Culture — POP — Documentation patrimoniale sur la rue Jacques-Bingen à Paris. https://pop.culture.gouv.fr/notice/memoire/APD0005224
