La flamme de la résistance ne doit pas s'éteindre...

Entre 1940 et 1944, l’appareil médiatique français est encadré par l’occupant et par Vichy.

L’Office français d’information (OFI), né de la nationalisation de la branche information d’Havas, travaille en lien avec l’Agence française d’information de presse (AFIP) financée par la Propagandastaffel; la radio et la presse écrite deviennent des vecteurs de propagande, tandis qu’une presse clandestine de Résistance se développe en parallèle.

À la Libération, cet édifice est démantelé: l’OFI est dissous et une nouvelle agence, l’Agence France-Presse, est créée à titre provisoire le 30 septembre 1944.

Le cadre juridique de l’épuration des médias se fixe dès le printemps-été 1944: deux ordonnances du 6 mai 1944 réaffirment la liberté de la presse et durcissent la répression des délits de presse en temps de guerre; celle du 22 juin 1944 organise la mise sous séquestre des entreprises de presse; celle du 26 août 1944 restructure le secteur; enfin l’ordonnance du 30 septembre 1944 dissout les titres parus sous l’Occupation et réglemente provisoirement la presse dans les territoires libérés.

Ces textes sont complétés par la création provisoire de l’AFP le 30 septembre 1944.

L’épuration se déploie à deux niveaux.

Au pénal, les cours de justice jugent les cas les plus graves (intelligence avec l’ennemi, propagande au profit de l’occupant), tandis que les chambres civiques prononcent l’indignité nationale.

Au professionnel, des commissions d’épuration et la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels examinent les dossiers et peuvent retirer la carte de presse, interdire d’exercer ou prononcer des suspensions. La recherche historique a montré que, derrière quelques affaires spectaculaires, le bilan disciplinaire est plus mesuré que l’image sensationnaliste véhiculée alors.

Des journaux d’opinion collaborationnistes occupent une place centrale dans les poursuites.

L’hebdomadaire Je suis partout concentre les sanctions les plus lourdes: Robert Brasillach est condamné à mort et exécuté; Lucien Rebatet et Pierre-Antoine Cousteau voient leur peine capitale commuée puis sont graciés au début des années 1950; d’autres plumes comme Alain Laubreaux sont condamnées, parfois par contumace.

Dans la presse quotidienne contrôlée par l’occupant, des directeurs sont visés pour financement allemand avéré: Georges Suarez, patron d’ Aujourd’hui, est exécuté le 9 novembre 1944;

Jean Luchaire, dirigeant des Nouveaux Temps, est fusillé le 22 février 1946. Sur les ondes, les propagandistes Jean Hérold-Paquis (Radio-Paris) et Paul Ferdonnet dit « le traître de Stuttgart » sont exécutés en 1945.

À côté des cas emblématiques, le volet professionnel, instruit par des commissions sectorielles et par la Commission de la carte, traite un nombre important de dossiers, avec un éventail de sanctions allant du blâme à l’interdiction temporaire.

Les travaux de Christian Delporte éclairent ces mécanismes, les controverses qu’ils suscitent et l’écart entre le récit public d’une « épuration implacable » et la réalité de décisions souvent atténuées en appel.

La réorganisation du champ médiatique accompagne l’épuration: les titres collaborationnistes sont dissous, leurs biens séquestrés ou transférés, tandis que les journaux issus de la Résistance passent à la légalité et que de nouvelles têtes de pont apparaissent, comme Le Monde, dont le premier numéro paraît le 18 décembre 1944, héritant des locaux et d’une partie de l’équipe du Temps mais avec un projet éditorial d’indépendance adossé aux ordonnances de 1944.

Figures et issues

Georges Suarez, directeur d’Aujourd’hui, est condamné à mort pour collaboration et financement allemand et fusillé le 9 novembre 1944; son procès illustre la judiciarisation des preuves financières de l’occupation.

Jean Luchaire, chef des Nouveaux Temps, est exécuté le 22 février 1946 après jugement par la Haute Cour.

Robert Brasillach, rédacteur en chef de Je suis partout, est fusillé le 6 février 1945; le dossier cristallise la question des « responsabilités de plume ».

Jean Hérold-Paquis, voix de Radio-Paris, est exécuté le 11 octobre 1945 sur la base de ses chroniques radiophoniques.

Paul Ferdonnet, lié aux émissions en français de Radio-Stuttgart, est exécuté le 4 août 1945.

Lucien Rebatet et Pierre-Antoine Cousteau, tous deux de Je suis partout, voient leur peine de mort commuée, puis bénéficient de grâces au début des années 1950.

Héritages institutionnels

La séquence 1944-1945 refonde durablement la filière: les ordonnances instaurent un encadrement économique et moral du secteur, la dissolution des titres ayant paru sous l’Occupation, et la création provisoire de l’AFP, bientôt pérennisée, pour garantir une distribution de l’information affranchie des anciens circuits de propagande.

Les commissions professionnelles, notamment la Commission de la carte, sortent de l’épisode avec une légitimité nouvelle, même si leurs décisions resteront discutées par l’historiographie.

Références bibliographiques

  • Histoire générale de la presse française, t. 3, 1914-1944, Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral, Fernand Terrou (dir.), Presses universitaires de France, 1972. Panorama de la presse sous Vichy et l’Occupation, ses structures économiques, les formes de contrôle allemand et vichyste et les continuités/ruptures de 1944-1945. Ouvrage de référence pour situer les titres collaborationnistes et clandestins et comprendre l’impact des ordonnances de 1944 sur le paysage médiatique.
  • La guerre des écrivains, 1940-1953, Gisèle Sapiro, Fayard, 1999 (rééd.).
    Analyse des responsabilités littéraires et journalistiques sous l’Occupation, des procès emblématiques (Brasillach, Rebatet) et des mécanismes de l’épuration intellectuelle. L’ouvrage éclaire la frontière entre « responsabilité de plume » et complicité politique.
  • Histoire de la propagande en France de 1940 à 1944. L’utopie Pétain, Dominique Rossignol, Presses universitaires de France, 1991. Étude des appareils de propagande de Vichy, de leurs instruments (OFI, radio, affiches) et de leurs interactions avec les services allemands, utile pour replacer la collaboration de presse dans le dispositif d’influence du régime.
  • Le monde en direct. De Charles-Louis Havas à l’AFP, deux siècles d’histoire, Xavier Baron, La Découverte, 2014. Histoire institutionnelle des agences d’information françaises aboutissant à la création de l’AFP en 1944, avec une mise en perspective des décisions juridiques de la Libération et de leurs effets sur la distribution de l’information.
  • L’épuration des journalistes : polémiques, mythes, réalités, Christian Delporte, in Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 39-40, 1995. Article de synthèse sur l’architecture pénale et professionnelle de l’épuration des journalistes, les controverses contemporaines et l’évaluation historique de son ampleur réelle.

Références internet

Ordonnance du 6 mai 1944 relative à la répression des délits de presse
Présentation du texte qui, avec l’ordonnance « régime de la presse », encadre la liberté et les délits de presse en contexte de guerre au printemps 1944.
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000692240

Ordonnance du 22 juin 1944 relative à la mise sous séquestre des entreprises de presse
Texte organisant la saisie et l’administration des entreprises de presse ayant collaboré, étape clé de la refondation du secteur à la Libération.
https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000504710

Ordonnance du 26 août 1944 sur l’organisation de la presse française
Ordonnance structurant le redémarrage de la presse légale, avec exigences de transparence et d’indépendance et dispositions morales et économiques.
https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/LEGITEXT000006070728

Ordonnance du 30 septembre 1944 portant réglementation provisoire de la presse et création provisoire de l’AFP
Deux textes du 30 septembre 1944: réglementation provisoire de la presse en territoire libéré et création provisoire de l’Agence France-Presse.
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000511736
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000692987

FranceArchives – Fonds de l’Agence France-Presse
Notice d’archives resituant l’acte de création de l’AFP (30 septembre 1944) et le transfert des moyens de l’OFI, utile pour la généalogie institutionnelle.
https://francearchives.gouv.fr/findingaid/7f7c003b82a08f651fbb12e8f380c039c8d4e1c6

Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels – Rôle dans l’épuration Entretien de synthèse sur les dossiers d’épuration conservés par la Commission et les modalités de l’assainissement professionnel dès 1944-1945.
https://ccijp.fr/quel-role-a-eu-la-commission-dans-lepuration-de-la-profession-des-1944/

Persée – Christian Delporte, « L’épuration des journalistes : polémiques, mythes, réalités » Article scientifique de référence sur la double épuration (pénale et professionnelle) dans la presse et ses effets.
https://www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_1995_num_39_1_402759

Chemins de mémoire – La presse clandestine
Synthèse sur l’essor et les fonctions des titres clandestins de Résistance, clef pour comprendre la relève médiatique de 1944-1945.
https://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/la-presse-clandestine

BNF Essentiels – Le premier numéro du Monde (18 décembre 1944)
Repère documentaire sur la naissance du Monde, emblématique de la refondation de la presse d’après-Libération.
https://essentiels.bnf.fr/fr/image/e0b6fb20-5c7a-47f6-b28b-8bc8c426e3b8-monde-1

Je suis partout – dossier encyclopédique (à croiser avec sources officielles)
Vue d’ensemble sur le titre, ses rédacteurs et les suites judiciaires; utile pour repérer des noms et dates avant vérification dans les bases et archives.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Je_suis_partout

Cas individuels (à confronter aux archives et à la presse d’époque) : Suarez, Luchaire, Hérold-Paquis, Ferdonnet
Entrées biographiques synthétiques permettant de situer dates et issues judiciaires avant contrôle dans les sources primaires.
[Suarez] https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Suarez
[Luchaire] https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Luchaire
[Hérold-Paquis] https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_H%C3%A9rold-Paquis
[Ferdonnet] https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Ferdonnet

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