Circonstances
À l’été 1942, la zone Sud de la France se trouve encore sous l’administration directe du régime de Vichy, théoriquement non occupée par les troupes allemandes.
Cependant, dans le cadre des accords conclus entre René BOUSQUET et Carl OBERG, l’État français s’engage à livrer des contingents de Juifs étrangers et apatrides installés en zone libre pour alimenter les déportations vers l’Est.
Le camp des Milles, une ancienne tuilerie située près d’Aix-en-Provence convertie en camp d’internement dès 1939, devient le principal centre de regroupement et de tri pour toute la région militaire de Marseille.
L’opération n’est pas une action militaire des forces alliées ou de la Résistance armée, mais une entreprise administrative et policière menée par la police et la gendarmerie françaises sous l’autorité du gouvernement de Vichy, visant à satisfaire les exigences d’extermination de l’Allemagne nazie.
L’intérêt stratégique pour le régime collaborationniste est de maintenir sa souveraineté administrative apparente en exécutant lui-même les arrestations décidées par l’occupant.
Déroulement de l’opération
Durant les mois d’août et de septembre 1942, les autorités de Vichy encadrent le regroupement méthodique et le transfert de plus de deux mille hommes, femmes et enfants juifs préalablement arrêtés dans les différents départements de la zone Sud.
Les internés subissent des opérations de sélection drastiques à l’intérieur de la tuilerie des Milles, menées par des commissions administratives pour déterminer les personnes exemptées ou déportables.
Le processus se concrétise par le départ successif de cinq convois ferroviaires majeurs les 11, 23, 30 août, ainsi que les 2 et 10 septembre 1942.
Les prisonniers sont entassés dans des wagons de marchandises au départ de la gare des Milles pour être acheminés dans un premier temps vers le camp de transit de Drancy, en région parisienne.
Le bilan immédiat de cette séquence est la livraison effective aux autorités allemandes de ces deux mille internés, qui sont ensuite quasi exhaustivement intégrés dans les convois réguliers à destination du complexe de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.
Figures marquantes
Auguste BOYER, pasteur protestant et membre actif des réseaux d’aide chrétiens en Provence, intervenant auprès des internés du camp des Milles pour falsifier des certificats et organiser des exfiltrations d’enfants, survivant.
Charles GION, inspecteur du travail et fonctionnaire local, impliqué secrètement dans la protection de travailleurs étrangers internés en bloquant administrativement certaines listes de départ, survivant.
Victimes
Chaim SOUTINE, peintre ayant transité par les réseaux de la région, bien que mort plus tard à Paris, son parcours illustre le ciblage des artistes, tandis que de nombreuses familles entières comme les familles KAUFMANN ou LEVI, arrêtées lors des rafles de l’été en Provence, ont été exterminées dès leur arrivée à Auschwitz.
Les enfants cachés ou retirés in extremis des listes grâce aux œuvres de secours, dont les parents restés dans les wagons furent assassinés à l’Est immédiatement après leur transfert de Drancy.
Survivants
Alice AUBRAC, résistante active dans la région Sud, ayant contribué indirectement via les mouvements de zone libre à documenter la réalité des départs pour alerter l’opinion publique, survivante.
Georges VAREL, interné rescapé du tri administratif grâce à l’intervention de filières de sauvetage chrétiennes et d’assistance sociale, engagé ultérieurement dans les maquis du Sud-Est de la France pour le reste du conflit.
Conséquences
Les déportations d’août et septembre 1942 depuis le camp des Milles brisent définitivement l’illusion d’une zone Sud protectrice pour les populations juives réfugiées.
Cette séquence tragique provoque de vives protestations publiques de la part de chefs religieux locaux, notamment le cardinal GERLIER et le pasteur BOISEGNER, ce qui contribue à faire basculer une partie de l’opinion publique française vers la réprobation du régime de Vichy.
Sur le plan répressif, ce ratissage préfigure et rend possible les grandes rafles de Marseille de janvier 1943 en détruisant les structures communautaires et en rodant les mécanismes policiers de collaboration.
L’événement est aujourd’hui reconnu comme une étape majeure de la Shoah en France, caractérisée par la responsabilité exclusive des structures étatiques françaises en territoire non encore occupé.
Mémoire et lieux commémoratifs
Site-Mémorial du Camp des Milles, ancienne tuilerie préservée et aménagée en espace muséographique et historique national, Aix-en-Provence, Bouches-du-Rhône.
Plaque commémorative de la gare des Milles, monument marquant le lieu précis de l’embarquement des déportés dans les wagons de marchandises, Aix-en-Provence, Bouches-du-Rhône.
Stèle du souvenir des déportations de 1942, monument public situé au centre-ville en hommage aux victimes juives de la zone Sud, Marseille, Bouches-du-Rhône.
Références bibliographiques
Le camp des Milles 1939-1943 par Jacques GRANDJONC et Theresa BERGER, Éditions Édisud, 1997. Cet ouvrage historique pionnier propose une étude globale sur l’ouverture, l’administration et la transformation de la tuilerie des Milles en camp de déportation. Les auteurs analysent les structures internes du camp et détaillent avec précision la chronologie des convois d’août et septembre 1942 grâce à l’examen minutieux des archives départementales. Le livre met en lumière les conditions d’internement et les politiques de sélection appliquées en zone Sud.
La France de Vichy et les Juifs par Michael MARRUS et Robert PAXTON, Éditions Calmann-Lévy, 1981. Cette recherche fondamentale décrit les mécanismes de la politique antisémite du régime de Vichy et la collaboration active de l’administration française avec l’occupant. Un chapitre spécifique traite des rafles de l’été 1942 en zone libre et démontre comment le camp des Milles a servi de pivot pour la livraison des Juifs étrangers aux Allemands. L’ouvrage s’appuie sur des sources officielles allemandes et françaises croisées.
Journal d’un interné au camp des Milles par Karl AUSTIN, Éditions Le Sémaphore, 2002. Ce document historique précieux est le témoignage brut d’un réfugié politique ayant consigné le quotidien des détenus durant la période charnière de 1942. Le récit décrit l’angoisse croissante des internés face aux bruits de déportation, le fonctionnement des commissions de filtrage et l’organisation de la résistance spirituelle et culturelle à l’intérieur des bâtiments. Il offre une vision de l’intérieur de la logistique des transferts.
Sauvetages et Résistances au camp des Milles par Angelika GLESENER, Éditions du Mémorial de la Shoah, 2008. Ce livre se concentre sur l’action des œuvres de secours confessionnelles et laïques comme l’OSE ou le comité de Nîmes pour extraire des individus du camp avant le départ des trains. L’auteure étudie les réseaux de complicité administrative et le rôle des protestants et catholiques locaux pour falsifier des papiers. L’ouvrage documente les actes de désobéissance civile face à la politique de Vichy.
Les convois de la Shoah depuis la zone Sud par Serge KLARSFELD, Éditions Les Fils et Filles des Déportés Juifs de France, 1999. Ce volume présente un recensement nominatif et historique rigoureux de tous les trains de déportation partis du Sud de la France en 1942. Il contient la liste précise des déportés passés par le camp des Milles pour les convois d’août et septembre, avec des notices statistiques détaillées sur les origines, les âges et le devenir des victimes. C’est une ressource documentaire et archivistique indispensable.
Références internet
Site-Mémorial du Camp des Milles propose des ressources documentaires officielles, des parcours pédagogiques en ligne et des archives numérisées sur l’histoire de la tuilerie entre 1939 et 1943. Le portail détaille la logistique des déportations de l’été 1942 et offre un accès aux témoignages des survivants ainsi qu’à la liste des internés. Il constitue la source de référence institutionnelle pour ce lieu de mémoire. https://www.lesmilles.org
Mémorial de la Shoah offre des fiches thématiques détaillées sur la persécution des Juifs en zone non occupée et sur le rôle des camps de transit français comme les Milles. Le site permet de consulter le Mur des Noms virtuel et d’étudier les trajectoires des déportés transférés vers Drancy au cours des mois d’août et septembre 1942. Les dossiers s’appuient sur des fonds d’archives nationaux et internationaux validés. https://www.memorialdelashoah.org
Musée de la Résistance en ligne met à disposition des articles d’historiens et des documents d’époque concernant la complicité de l’administration policière de Vichy dans la région de Marseille. Le site permet de lier la tragédie des Milles aux mouvements d’opposition et de sauvetage qui se sont structurés en Provence durant l’année 1942. La plateforme propose des analyses iconographiques des ordonnances et des rapports préfectoraux. https://www.museedelaresistanceenligne.org
Fondation pour la Mémoire de la Déportation présente le Livre-Mémorial en ligne permettant de suivre le parcours des déportés depuis leur arrestation en zone Sud jusqu’à leur acheminement vers les camps de concentration nazis. Le site fournit des données quantitatives précises sur les cinq convois majeurs partis de la gare des Milles à la fin de l’été 1942. Cette base de données scientifique permet de valider la rigueur des faits historiques. https://www.fondationmemoiredeportation.com
Bases de données Mémoire des Hommes du Ministère des Armées permet de vérifier le statut des personnes internées ou déportées reconnues comme victimes des persécutions antisémites ou actes de résistance. Le portail donne accès aux fiches individuelles numérisées issues des archives de la Défense nationale, confirmant les dates d’arrestation et de décès. C’est un outil de validation institutionnel pour l’état civil des victimes de la Seconde Guerre mondiale. https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr
Fiabilité A Fiabilité excellente, sources croisées avec notices détaillées
Sources consultées
Site-Mémorial du Camp des Milles, https://www.lesmilles.org,
Mémorial de la Shoah, https://www.memorialdelashoah.org,
Fondation pour la Mémoire de la Déportation, https://www.fondationmemoiredeportation.com,
Mémoire des Hommes, https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr,