Pendant la Seconde Guerre mondiale, le marché noir s’est massivement développé en France en réponse aux pénuries provoquées par l’Occupation allemande, la guerre et le rationnement imposé par le régime de Vichy. Ce commerce illégal consistait à vendre ou acheter des produits (nourriture, essence, vêtements, tabac, etc.) en dehors des circuits officiels, à des prix très élevés.
Causes de son développement
- Le rationnement sévère : chaque Français recevait des tickets de rationnement, insuffisants pour couvrir les besoins.
- La réquisition par l’armée allemande de denrées et de biens.
- La désorganisation des circuits de production et de transport.
- La misère croissante des populations urbaines.
Les tickets de rationnement (ou cartes d’alimentation) étaient des documents officiels utilisés en France (et dans d’autres pays comme la Grande-Bretagne) pendant la Seconde Guerre mondiale pour permettre une répartition équitable des denrées et produits essentiels, en période de pénurie.
À quoi donnaient droit les tickets de rationnement ?
Chaque personne recevait une carte de rationnement individuelle, divisée en tickets détachables, parfois appelés “bons” ou “vignettes”, qu’on remettait au commerçant pour obtenir une quantité précise de produits. Ces tickets étaient indispensables pour acheter certains biens.
Produits concernés
Voici les principaux produits rationnés et ce que les tickets donnaient droit à recevoir :
| Produit | Ce que permettait le ticket |
| Pain | Une quantité fixe quotidienne (ex : 250 à 400 g selon les périodes et l’âge). |
| Viande | Petites portions (souvent inférieures à 100 g par semaine). |
| Beurre, margarine | 100 à 300 g par mois selon les périodes. |
| Sucre | Ration mensuelle très faible (souvent 500 g/mois). |
| Café, thé, chocolat | Extrêmement limités, souvent remplacés par des ersatz (succédanés). |
| Fromage, lait, œufs | Réservés souvent aux enfants, malades, femmes enceintes. |
| Charbon, gaz, électricité | Rationnement énergétique strict, surtout en hiver. |
| Vêtements et chaussures | Nécessitaient une carte spéciale avec des points. |
| Essence | Très limitée, réservée aux services publics ou professionnels. |
| Tabac | Distribué via des cartes spéciales, surtout pour les hommes. |
Différences selon les catégories de population
Des catégories spécifiques existaient, avec des rations adaptées selon l’âge, le sexe, l’activité ou la santé :
| Catégorie | Exemple | Particularités |
| J | Jeunes (moins de 6 ans) | Rations augmentées en lait. |
| A | Adultes de 21 à 70 ans | Rations de base. |
| E | Travailleurs de force | Portions de pain et viande plus importantes. |
| C | Femmes enceintes et nourrices | Ration enrichie. |
| T | Malades | Ration adaptée sur prescription médicale. |
Fonctionnement
- Les commerçants devaient coller les tickets dans un registre ou les conserver pour justification.
- La fraude était sévèrement punie.
- Il y avait souvent ruptures, donc posséder un ticket ne garantissait pas l’obtention du produit.
Fonctionnement
Le marché noir reposait sur des réseaux impliquant :
- des producteurs (surtout paysans) qui cachaient une partie de leur production,
- des intermédiaires (trafiquants, transporteurs),
- des commerçants complices,
- des consommateurs souvent contraints d’y avoir recours pour survivre.
Les échanges se faisaient en liquide ou par troc, souvent la nuit, et nécessitaient des complicités, voire des pots-de-vin.
Différences régionales
- Zone occupée : répression plus forte, surveillance allemande, mais aussi forte demande.
- Zone dite libre (jusqu’en 1942) : un peu plus de marge, mais mêmes pénuries.
- Après 1942, toute la France est occupée, le marché noir devient général.
- À la campagne, les producteurs pouvaient conserver des surplus.
- En ville, la population dépendait entièrement de ces filières clandestines.
Profiteurs et fortunes
Certains agriculteurs, restaurateurs, industriels, transporteurs et trafiquants ont amassé de grandes fortunes. Des figures comme Joseph Joanovici ont prospéré dans ce contexte. Si certains ont été arrêtés ou jugés à la Libération, d’autres ont su réintégrer la vie économique sans encombre.
Les Allemands ont parfois lutté contre le marché noir, mais souvent ils y ont participé ou ont fermé les yeux, profitant eux-mêmes de ces circuits pour s’approvisionner ou enrichir certains collaborateurs.
Le marché noir a perduré après la fin de la guerre, notamment pendant les toutes premières années de l’après-Libération, c’est-à-dire entre 1944 et 1948.
Pourquoi le marché noir a continué après 1945 ?
- Pénuries persistantes :
Même après la Libération, la France reste exsangue. L’économie est désorganisée, les infrastructures sont détruites, les campagnes manquent de main-d’œuvre, et les transports sont encore très perturbés. - Rationnement maintenu :
Les tickets de rationnement sont encore en vigueur jusqu’en 1949 pour certains produits (comme le pain, la viande, le sucre, le café…). Cela prolonge le recours au marché noir. - Inflation et inégalités :
Les prix officiels sont souvent déconnectés des prix réels sur le terrain. Ceux qui ont de l’argent préfèrent acheter au marché noir pour contourner les files d’attente et la qualité médiocre des produits rationnés.
Qui y participait ?
- Les mêmes filières qu’avant : agriculteurs, commerçants, transporteurs.
- De nouveaux venus : anciens résistants ou trafiquants reconvertis.
- Certains fonctionnaires : complices ou tolérants par nécessité ou intérêt.
- L’armée américaine : certains soldats vendaient du matériel ou des produits du Plan Marshall sur le marché noir (cigarettes, essence, chocolat, etc.).
Comment l’État a-t-il réagi ?
- Réformes monétaires : en 1945, les billets sont échangés pour assainir la monnaie (et frapper les fortunes du marché noir).
- Épuration économique : des procès et saisies ont eu lieu, mais l’épuration du marché noir fut moins sévère que celle politique.
- Politique de redressement : le Plan Monnet (1946) et l’aide américaine (Plan Marshall, 1947) permettent progressivement la relance de la production et le retour aux circuits officiels.
Fin progressive
- À partir de 1947-48, la situation s’améliore :
- La production redémarre.
- Le rationnement est progressivement levé (officiellement terminé en 1949).
- Le marché noir devient moins nécessaire… et moins toléré.
Chronologie du Marché Noir (1940–1949)
| Période | Contexte | Évolution du marché noir |
| 1940-1942 | Début de l’Occupation. France divisée en zone occupée et zone libre. | Le marché noir démarre à cause des rationnements et des réquisitions. Relativement limité mais en croissance. |
| 1942-1944 | Occupation totale de la France après novembre 1942. Intensification de la guerre. | Explosion du marché noir. Tout est concerné : nourriture, vêtements, essence, etc. Réseaux structurés. |
| 1944 (Libération) | Libération progressive du territoire. Grandes difficultés économiques. | Le marché noir reste très actif. Désorganisation, destruction, et manque de stocks légaux. |
| 1945 | Fin officielle de la guerre en Europe (mai). Rétablissement de l’État républicain. | Maintien des rationnements. Fortes pénuries. Échanges de billets pour lutter contre les fortunes suspectes. |
| 1946-1947 | Reconstruction. Mise en place du Plan Monnet. Début de l’aide américaine. | Le marché noir recule lentement, mais reste une réalité quotidienne dans les villes comme à la campagne. |
| 1948-1949 | Retour progressif à une économie stabilisée. Amélioration de la production et de l’approvisionnement. | Le marché noir disparaît peu à peu. Fin des tickets de rationnement en 1949 met fin à l’économie parallèle. |
Le Marché Noir en Grande-Bretagne pendant la guerre
Un phénomène similaire au marché noir a également existé en Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale, bien que dans des proportions et sous des formes un peu différentes de la France occupée.
1. Contexte et rationnement
- Dès 1940, le gouvernement britannique met en place un système de rationnement strict pour faire face aux pénuries provoquées par la guerre (blocus naval, bombardements, priorités militaires).
- Les denrées comme le sucre, le beurre, la viande, les vêtements, l’essence, le tabac et même les meubles sont rationnés.
- Tout le système repose sur les “ration books” (livrets de rationnement) et un strict contrôle de l’État.
2. Le marché noir britannique
- Le marché noir existait, mais il était moins répandu qu’en France, car :
- l’administration était plus efficace,
- l’opinion publique britannique était très critique envers les fraudeurs,
- les peines étaient sévères et la dénonciation socialement acceptée.
- Il concernait surtout :
- l’essence (très difficile à obtenir pour les civils),
- les vêtements et la nourriture de luxe (œufs, chocolat, alcool…),
- les services non réglementés (réparations, restauration hors quotas).
3. Mesures contre le marché noir
- Un Ministère de l’Alimentation gérait les contrôles.
- Des inspecteurs de l’alimentation étaient chargés de traquer les fraudeurs.
- Des peines de prison, amendes lourdes, voire fermeture des commerces étaient appliquées.
- L’État faisait aussi appel à la propagande avec des affiches comme :
- “Careless talk costs lives” (contre les bavardages),
- ou “Don’t be a blackout bandit” (contre les voleurs et profiteurs).
4. Mentalité et résistance sociale
La participation au marché noir était souvent mal vue, assimilée à une trahison de l’effort de guerre collectif.
Références bibliographiques
Contrairement à la France, où la survie poussait beaucoup de gens vers le marché noir, en Grande-Bretagne, le “fair share” (répartition équitable) était une valeur civique partagée.
- “La vie en France sous l’Occupation” , Auteur : Henri Amouroux, Éditeur : Robert Laffont. Contient une riche description du marché noir dans la vie quotidienne des Français.
- “Le marché noir en France sous l’Occupation” Auteur : Fabrice Grenard, Éditeur : Perrin (2011).Un ouvrage majeur, très détaillé, centré uniquement sur ce thème.
- “L’économie de la France occupée” Auteur : Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, Éditeur : Seuil, Approche économique et politique, contexte global.
- “Les patrons sous l’Occupation” Auteur : Denis Peschanski, Éditeur : Odile Jacob, Analyse des grandes fortunes et des compromissions économiques.
Pour aller plus loin sur le marché noir en Angleterre;
- “Feeding the Nation: Nutrition and Health in Britain before World War One” – Bryce Evans.
- The National Archives UK a des dossiers sur le rationnement et le marché noir dans ses collections.
Références Internet
1. INA – Jalons pour l’histoire du temps présent
- Distribution par la Milice de café saisi au marché noir
Une vidéo d’archives montrant la Milice française distribuant du café confisqué sur le marché noir à Lyon. Ce document illustre comment les autorités de Vichy tentaient de contrôler et de réaffecter les produits saisis.
Voir la vidéoWikipédia, l’encyclopédie libre+6ina.fr+6Wikipédia, l’encyclopédie libre+6 - Le maintien du ravitaillement et la recrudescence des faux tickets de rationnement
Ce reportage met en lumière les difficultés d’approvisionnement et la prolifération de faux tickets de rationnement, soulignant l’ampleur du marché noir même après la Libération.
Voir le reportageina.fr
2. RetroNews – Le site de presse de la BnF
- Joseph Joanovici, « salaud national » de l’après-guerre
Un article détaillé sur Joseph Joanovici, un ferrailleur juif qui a fait fortune grâce au marché noir tout en entretenant des relations complexes avec la Résistance et les autorités allemandes.
Lire l’article - Après l’Occupation, le début des « Jours heureux »
Cet article explore la période de l’après-guerre, abordant notamment les efforts pour rétablir l’économie légale et les défis liés à l’éradication du marché noir.
Lire l’article
3. Fondation de la Résistance
- La France des camps. L’internement. 1938-1946
Une analyse des politiques d’internement en France, incluant ceux qui ont profité du marché noir et ont été internés lors de l’épuration après la Libération.
Lire l’articleFondation Résistance - Dossier pédagogique sur le marché noir
Un document pédagogique qui examine le développement du marché noir, les mécanismes de répression et les débats éthiques autour de cette économie parallèle.
4. Wikipedia – Article de synthèse
- Marché noir en France pendant la Seconde Guerre mondiale
Un article encyclopédique offrant une vue d’ensemble sur le marché noir, ses causes, son fonctionnement, ses implications sociales et politiques, ainsi que son évolution après la guerre.
Lire l’article
5. Gallica – Bibliothèque numérique de la BnF
- Ouvrages et documents d’époque
La plateforme Gallica propose une multitude de ressources, telles que des journaux, des rapports officiels et des ouvrages contemporains, permettant d’étudier le marché noir sous l’Occupation à travers les sources primaires.
Explorer Gallica
6. Lumni – Ressources éducatives
- L’opération d’échange des billets (juin 1945)
Une vidéo explicative sur la réforme monétaire de 1945 visant à lutter contre l’inflation et à assainir l’économie, en particulier pour contrer les effets du marché noir.
Voir la vidéo
