Pierre LOUTREL, surnommé « Pierrot le Fou », incarne l’une des figures les plus ambiguës de la France des années 1940. À la fois criminel notoire, collaborateur, résistant de circonstance et chef de gang, son parcours illustre les zones grises de l’Occupation et de l’après-guerre
Naissance : 5 mars 1916 à Château-du-Loir (Sarthe), Décès : 11 novembre 1946 à Porcheville (Yvelines)
Issu d’un milieu modeste, Pierre LOUTREL s’oriente rapidement vers la délinquance. Il est notamment incarcéré à la prison de Fresnes, où il noue des contacts avec le milieu criminel parisien.
Engagement dans la Résistance
En juillet 1944, alors qu’il est recherché pour ses activités criminelles, LOUTREL est recruté par le réseau Morhange, dirigé par Marcel Taillandier à Toulouse. Il est chargé d’exécuter Jean Cavalerie, un milicien responsable du massacre de Figeac. L’opération est menée avec succès le 12 août 1944, une semaine avant la Libération de Toulouse.
Missions et actions
Août 1944 : L’assassinat de Jean Cavalerie et de ses adjoints à Toulouse
En juillet 1944, Pierre LOUTREL, plus connu sous le surnom de “Pierrot le Fou”, est intégré dans le réseau Morhange, un groupe de résistance spécialisé dans le renseignement et les opérations ciblées contre les collaborateurs et les agents allemands. Le réseau est dirigé par Marcel Taillandier, un homme respecté de la Résistance toulousaine, assisté de Pierre Rous, responsable du recrutement et des opérations clandestines.
À cette époque, Toulouse est encore sous contrôle de l’occupant allemand et de la Milice française, bras armé du régime de Vichy, chargé de traquer les résistants. L’un de ses membres les plus redoutés est Jean Cavalerie, un ancien chef régional de la Milice dans la région. Il est personnellement impliqué dans des exécutions sommaires, des tortures et l’organisation du massacre de Figeac (11 mai 1944), où plusieurs résistants et civils ont été exécutés par les Allemands avec la complicité active de la Milice.
Mission d’élimination
Le réseau Morhange décide de frapper fort à l’approche de la Libération, pour désorganiser les structures collaboratrices encore actives et rendre possible un passage rapide du pouvoir. C’est dans ce cadre que Pierre LOUTREL se voit confier une mission capitale : éliminer Jean Cavalerie et ses plus proches collaborateurs.
L’attentat est préparé avec précision. Le 12 août 1944, LOUTREL et un petit groupe d’hommes armés se présentent au domicile de Cavalerie, situé dans un immeuble cossu du centre-ville de Toulouse. Ils se font passer pour des inspecteurs français ou des membres de la Gestapo — selon certains témoignages — afin de tromper la vigilance des gardes.
Une fois à l’intérieur, l’opération est rapide et brutale : Jean Cavalerie est abattu sur place, avec plusieurs de ses adjoints, probablement au revolver. Les sources varient quant au nombre exact de victimes, mais il est certain que l’ensemble de la cellule milicienne ciblée a été neutralisée.
Conséquences
L’élimination de Cavalerie représente un tournant symbolique dans la préparation de la Libération de Toulouse, qui interviendra quelques jours plus tard, le 19 août 1944.
Elle désorganise durablement la Milice locale, affaiblit ses capacités de nuisance et permet aux FFI de prendre le contrôle de points stratégiques sans trop de résistance.
Pour Pierre LOUTREL, cette opération marque son apogée en tant que résistant : reconnu pour son efficacité, il obtient un grade de lieutenant FFI et un sauf-conduit lui permettant de circuler librement.
Ce succès est cependant teinté d’ambiguïté : les motivations de LOUTREL n’étaient pas entièrement désintéressées. Certains historiens estiment qu’il voyait là une opportunité de “blanchir” son passé criminel et d’obtenir une forme de légitimation dans la France de l’après-guerre. D’autres considèrent qu’il aurait agi sur commandement de services de renseignement français (DGER), qui utilisaient d’anciens criminels pour des opérations de liquidation ciblée.
Août 1944 : Nommé lieutenant des Forces françaises de l’intérieur (FFI) sous le nom de Pierre Déricourt, il reçoit un sauf-conduit pour circuler librement.
Fin 1944 : Chargé par la DGER (Direction générale des études et recherches) d’éliminer Michel Szkolnikoff, un fournisseur des SS ; ce dernier est retrouvé mort près de Madrid en juin 1945 .
L’assassinat de Michel Szkolnikoff (1945)
Après la Libération de Toulouse en août 1944, Pierre LOUTREL, auréolé de sa participation à des actions de Résistance (notamment l’assassinat de Jean Cavalerie), est repéré par les services spéciaux français pour mener des missions clandestines, souvent en marge du droit.
L’une des plus mystérieuses, mais aussi symboliques, concerne Michel Szkolnikoff, un personnage très controversé de l’époque.
Michel Szkolnikoff était un homme d’affaires d’origine russe, installé en France. Pendant l’Occupation, il devient l’un des plus grands profiteurs de guerre, agissant comme intermédiaire entre les autorités allemandes et les entreprises françaises. Il amasse une fortune considérable grâce à des contrats de fournitures de textiles à l’armée allemande, du marché noir à très grande échelle, des transactions immobilières et industrielles frauduleuses.
Il est également soupçonné d’avoir été un agent double : collaborateur avide, mais aussi informateur ponctuel du BCRA (Bureau Central de Renseignement et d’Action), ce qui rend son cas particulièrement explosif à la Libération.
La mission confiée à LOUTREL
En fin 1944 ou début 1945, la DGER (Direction générale des études et recherches) — les services secrets issus de la Résistance gaulliste — aurait chargé Pierre LOUTREL, et possiblement Georges Boucheseiche (futur membre du gang des Tractions Avant), d’une mission d’élimination discrète de Szkolnikoff.
Pourquoi ? Officiellement, pour sanctionner ses activités de collaboration économique. Officieusement, peut-être pour éviter un procès embarrassant susceptible de révéler des complicités haut placées dans les milieux d’affaires, voire au sein de l’État.
Le déroulement présumé de l’assassinat
Les détails sont flous, mais selon plusieurs récits concordants :
- Szkolnikoff se serait réfugié en Espagne, probablement à Madrid, pour échapper à la justice française.
- Il est retrouvé mort en juin 1945, abattu par balles, dans des circonstances jamais totalement élucidées.
- Certains rapports affirment que LOUTREL a participé directement à l’opération ou, du moins, à sa préparation logistique.
- L’assassinat est mené dans un style de “règlement de compte”, typique des méthodes de LOUTREL : rapide, silencieux, sans témoin, sans revendication.
L’affaire ne sera jamais officiellement élucidée. Aucun procès, aucun dossier judiciaire ne permet de trancher avec certitude.
Mais de nombreux historiens — comme Jean-Marc Berlière ou Frédéric Couderc — évoquent la très probable implication de Pierre LOUTREL dans ce “nettoyage” post-Libération, dans lequel les anciens criminels recyclés dans les services secrets français ont servi d’exécutants pour des missions “indésirables”.
Cet épisode illustre la zone grise des débuts de la IVe République, où l’État français, en voie de reconstruction, s’est appuyé sur des hommes troubles comme LOUTREL pour régler des comptes, à la limite de la légalité, voire totalement en dehors.
Cela contribue aussi à expliquer pourquoi Pierre LOUTREL n’a jamais été décoré officiellement, malgré sa participation ponctuelle à la Résistance : son profil posait problème — mi-héros, mi-voyou, instrument du secret d’État autant que du crime organisé.
Arrestations et évasions
Arrêté pour extorsion de fonds, LOUTREL est incarcéré à la prison Saint-Michel de Toulouse. Il est rapidement libéré grâce à l’intervention de la DGER, qui souhaite utiliser ses compétences pour des missions clandestines .
Camarades de combat
- Pierre Rous : Responsable du réseau Morhange, il recrute LOUTREL pour des missions d’élimination ciblées.
- Jo Attia et Georges Boucheseiche : Complices de LOUTREL dans le gang des Tractions Avant, ils l’assistent lors de ses activités criminelles après la guerre
Retour à la vie civile
Après la guerre, LOUTREL retourne à ses activités criminelles. Il devient le chef du gang des Tractions Avant, spécialisé dans les braquages à main armée. Le 6 novembre 1946, lors d’un braquage d’une bijouterie rue Boissière à Paris, il se blesse mortellement en rengainant maladroitement son arme. Transporté en urgence dans une clinique sous un faux nom, il succombe à ses blessures le 11 novembre 1946 .
Décorations
Aucune décoration officielle n’est attribuée à PIERRE LOUTREL. Son engagement dans la Résistance est controversé en raison de ses activités criminelles antérieures et postérieures.
Lieux de mémoire
Il n’existe pas de rue ou de lieu de mémoire officiel portant le nom de PIERRE LOUTREL. Toutefois, la rue Thubaneau à Marseille est liée à son histoire, car il y fut arrêté par la police avant de s’évader
Références bibliographiques
- Rodolphe Jacquette, La légende de Pierrot le Fou, Éditions Michalon, 2009.
Cet ouvrage retrace la vie de LOUTREL, de ses débuts criminels à sa participation à la Résistance et à ses activités postérieures. - Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, Le Gang des Tractions Avant, Éditions Fayard, 2008.
Une analyse approfondie du gang dirigé par LOUTREL et de ses opérations dans la France de l’après-guerre.
Références internet
- Criminocorpus : Une exposition en ligne détaillant la vie de PIERRE LOUTREL, ses surnoms, ses activités criminelles et son rôle dans la Résistance.
https://criminocorpus.org/fr/expositions/les-vrais-tontons-flingueurs/pierre-loutrel-dit-pierrot-le-fou/ - La Dépêche : Article relatant la participation de LOUTREL à la Libération de Toulouse et son parcours atypique.
https://www.ladepeche.fr/2024/08/19/liberation-de-toulouse-il-y-a-80-ans-collabo-puis-resistant-comment-pierrot-le-fou-a-ete-recrute-a-la-derniere-minute-12144673.php
