Les Faits d'Armes, Ecrits, Récits

Les Faits d'Armes, Ecrits, Récits

MAQUIS du MORVAN : La Compagnie André du 5 juillet 1944 au 28 septembre 1944 - par Hubert CLOIX - Partie V I la vie dans le Maquis-Ravitaillement et nourriture
05-11-2011

SECTION ANDRÉ : ravitaillement et nourriture

La section ANDRÉn'a pas d'autonomie pour son approvisionnement en nourriture, elle dépend directement du maquis BERNARD.

Cependant la section, puis la compagnie ANDRÉ, ont participé à plusieurs reprises aux opérations de ravitaillement. Dans les pages suivantes, vous pourrez lire le récit de certaines de ces opérations.

Comment les responsables du maquis ont-ils pu résoudre le difficile problème posé par l'alimentation d’une troupe importante dans un contexte de pénurie ?

La Franceconnaît des années de pénurie et même parfois de famine. On manque de tout. Les produits alimentaires sont rares. Il y a à cela trois raisons principales :

- tout d'abord de nombreux cultivateurs sont retenus en captivité en Allemagne. Le nombre de prisonniers Français s'élève à plus de 1,5 millions.

- les engrais manquent. Il y a une baisse de rendement à l'hectare. Il n'y a plus de produits pour détruire les insectes parasites. Ainsi les doryphores se multiplient sur les champs de pommes de terre. Ils dévorent les feuilles et font mourir les pieds.

-                     il y a les prélèvements imposés par l'armée allemande soit sous forme de réquisitions, soit en organisant et développant à leur profit un marché noir, privent les Français de quantités suffisantes. On manque de tout. On ne peut acheter les produits indispensables que sur remise de tickets pour des rations très insuffisantes. L'approvisionnement d'une famille est déjà très difficile, mais la situation se complique dès qu'on entre en clandestinité. C'est le grand problème des responsables de maquis. Comment nourrir des personnes qui n'ont plus d'existence légale, qui n'ont pas les tickets permettant l'achat des aliments de base.

Dans certaines régions, les maquis ont connu de vraies famines. En ce qui concerne le maquis BERNARD, il faut saluer le chef du camp, Louis Aubin, dit Bernard, ancien gendarme. Il s'est attaché à répondre aux besoins des maquisards.

Avant mai 1944, l'effectif est très réduit et Bernard s'arrange avec les fermiers du coin. Un jambon cru salé, un peu de pain et quelques pommes de terre suffisent.

À partir du mois de mai 1944, l'arrivée des nouveaux venus va poser des problèmes de ravitaillement. Les maquisards sont une quarantaine en mai, une soixantaine en juin, près de cent-vingt-cinq au début de juillet. Dès le 14 juillet, on assiste à une arrivée massive de jeunes désireux de reprendre le combat contre l'envahisseur. L'effectif total du camp - y compris la compagnie de commandement de l'état-major départemental et les deux escadrons de parachutistes S.A.S. britanniques - atteint plus de mille-quatre-cent bouches à nourrir chaque jour au début de septembre 1944. Bernard, en bon organisateur soucieux de maintenir le moral des troupes, veille à un approvisionnent suffisant.

Il a réussi à vaincre tous les problèmes rencontrés en cette période de pénurie.

Le Morvan est pauvre, le climat ne permet pas la culture de toutes sortes de légumes et fruits, mais la situation impose au pays une économie autarcique, ce qui va faciliter les choses.

Plutôt que des statistiques indigestes et peu compréhensibles à des personnes qui n'ont pas vécu la faim, voici mon témoigne, celui d’un d’étudiant parisien arrivé au camp le mercredi 5 juillet 1944.

Le réseau de résistance auquel j’appartiens, VENGEANCE, m’a envoyé dans le Morvan pour participer au combat dans une unité combattante.

« Des miches de pain énormes mises à ma disposition, des miches de bon pain blanc. Quel émerveillement devant ces boules de pain bien dorées ! Cela fait quatre ans que nous vivons sous l’occupation allemande. À Paris nous mangions toujours un pain très mauvais. Dans le maquis je savoure du vrai pain, du pain blanc, bien levé, bien cuit.

Le soir au dîner, le menu est identique à celui de midi : viande bouillie, pommes de terre. Au petit-déjeuner : viande bouillie, pain, et ce qu'on appelle "café" qui n'est en réalité qu'un jus à base d'orge grillé. Mais, oh surprise ! Le "café" est accompagné de sucre cristallisé à discrétion. Quelle merveille ! Le sucre est rare en France, il est contingenté et n'est remis que sur présentation de tickets et bien sûr payement.

Pourquoi le maquis BERNARD a-t-il tout le sucre nécessaire ?

C'est que dans le camp, il y a un maquisard, le lieutenant Lefaure. Il est officier de liaison entre le maquis et les S.A.S. britanniques. Après le départ des Allemands, on apprendra son vrai nom : Jean Lebaudy, patron de la deuxième sucrerie de France après la sucrerie Say : les sucres Lebaudy. Ainsi s'explique cette abondance de sucre au maquis BERNARD.

'' Pour moi qui n'apprécie pas la viande, je suis vite saturé, mais quand on a faim, on ne fait pas le délicat. Je mange et je m’en réjouis. »

Chacun reçoit 1/4 de litre de vin rouge par repas et une ration de tabac ou de cigarettes. Comme je ne fume pas, je fais des heureux en offrant mon tabac aux amateurs.

Parfois nous recevons exceptionnellement des boites de conserves et de confitures données par les S.A.S. Elles proviennent de parachutages.

Vendredi 14 juillet 1944, c’est la fête nationale. Une corvée de la compagnie André quitte le camp afin de récolter des cerises pour le dessert. Le bœuf bouilli est remplacé par des poulets rôtis. Quelle prouesse pour les cuistots !

Comment Bernard a-t-il approvisionné tant de bouches ?

Le Morvan est un pays d’élevage de veaux charolais. Il y a beaucoup de bovins dans chaque exploitation. Ainsi, chaque jour, un, puis deux bœufs sont amenés au camp et abattus. Ils sont tués d’un coup de pistolet sur l'arrière du crâne. La bête est dépecée et découpés par de jeunes bouchers qui vivent au maquis.

Quant aux pommes de terre, on en trouve en abondance dans le pays.

Bernardachète les bœufs et les pommes de terre chez les fermiers. Je ne connais pas le mode de règlement des achats. Paye-t-il avec de l'argent liquide pris dans les perceptions ? Donne-t-il des bons de réquisition honorés par les services financiers de l'État ? Ces deux modes de règlement ont-ils été utilisés au gré des circonstances ? De même pour le vin et d’autres produits alimentaires, comme le sel ?

Bien qu’indépendante, et bien que son camp soit à l'écart du grand camp Bernard, la compagnie André a contribué à toutes les tâches matérielles.

On lui confie certaines opérations difficiles ainsi que des corvées de routines, comme par exemple les tours de garde à la gare de Cœuson, poste principal, et au moulin Chicot.

Considérée comme une unité de choc, la compagnie André devait rester disponible en cas d'attaque imprévue ou d'opérations extérieures. C'est pour cela qu’elle a été dispensée des corvées de parachutage à partir du le 8 Juillet 1944.

Cependant la compagnie a reçu des missions extérieures pour l'approvisionnement du camp. En cette période de pénurie, la nourriture était sujet de conversation pour tous et à tout moment.

Les prisonniers de guerre, et surtout les déportés, rêvaient de plats succulents et des recettes familiales.

Pour ceux qui étaient restés en France, une grande partie du temps consistait à chercher de la nourriture, chez les commerçants après une longue queue d'attente, dans les fermes, ou au marché noir.

Nous sommes trois agents de liaison du réseau Vengeance qui, le 5 juin 1944 au soir, veille du jour du débarquement des alliés en Normandie, recevons l'ordre de quitter Paris pour rejoindre une unité de combat dans le Morvan. Pour éviter les contrôles allemands, nous circulons en vélo par des petites routes entre Paris et Corbigny (250 km). Là, nous restons quelques jours à la disposition du chef de zone de la Résistance de Corbigny et des alentours, Jules Philizot (Segretat) : missions de liaison, remises de messages.

« Pour justifier notre présence à Corbigny, nous avons été embauchés dans la scierie comme manœuvres : manutention des plots et planches, chargement des wagons, débitage à la scie circulaire des charbonnettes pour les couper en petits morceaux en vue d'alimenter les gazogènes (le gaz remplace l'essence qui manque).. . »

Le patron de la scierie, mon père, Georges Cloix, travaille de pair avec la Résistance.

Avec sa voiture, une 11 CV traction avant Citroën, il monte souvent au maquis BERNARD pour transporter des personnes et des marchandises.

Nous recevons tous les trois des ordres de mission verbaux et quittons alors le travail en cours. Personne ne fait de remarque. Les ordres viennent indirectement. Nous nous demandons pourquoi une telle tolérance ? Pourquoi nos absences semblent toutes naturelles ? Est-ce du la situation chaotique de ce mois de juin 1944, après le Débarquement de Normandie ?

La réalité est toute autre. Ils apprenons vite que les ordres reçus émanent du directeur de la scierie, Jules Philizot (Segretat). C'est un ''Père Tranquille » de la Résistance, mais oh combien efficace. Pendant cette période de travail, nous rencontrons des gens de toutes sortes. La scierie est devenue une vraie cour des miracles. Le personnel est composé en grande majorité de réfractaires au S.T.O., de prisonniers de guerre évadés, de résistants, de juifs, de réfugiés venus de zones bombardées comme Le Havre, ou de zones interdites par les allemands.

Bien sûr, pour travailler dur tous les trois, nous devons compléter les rations officielles très insuffisantes : chaque jour, 250 grammes de pain appauvri de mauvaise qualité et deux morceaux de sucre et demie. Chaque semaine, 110 grammes de viande et le peu d'aliments disponibles chez les commerçants.

Après le travail, nous enfourchons nos vélos et parcourons la campagne de fermes en fermes pour acheter hors contingentement un peu de lait, un fromage préparé par la fermière, quelques œufs, quelques prunes.

Dès que le travail est terminé, nous quittons Corbigny où se trouve une petite garnison allemande dans l'École Saint-Léonard. À l'heure du déjeuner, nous allons manger dans un petit restaurant ouvrier à Chitry-les-Mines.

À tour de rôle, nous recevons l'ordre de monter définitivement au maquis pour y être incorporés. C’est Jules Philizot qui donne cet ordre quand l’un d’entre nous est grillé.

Le premier à partir, c’est Jean-Louis Fromonot. Il vient d'être arrêté par un groupe de G.M.R. (Groupe Mobile de Réserve). Dépendants du gouvernement de Vichy, les G.M.R. sont beaucoup moins dangereux que les miliciens. Jean-Louis a pu s'échapper, grâce sans doute à la complicité du gardien. Quand les autres membres du groupe sont entrés dans un café, le gardien lui dit : ''je pisse, fou le camp". Jean-Louis n'a jamais monté une côte aussi rapidement. Jean-Louis élève d'une Corniche a poursuivi une belle carrière dans l'armée.

Je suis le deuxième à rejoindre le maquis. Enfin Jean Gateau, élève à la faculté de droit à Paris, sera le directeur d'une société privée de chemins de fer.

La compagnie Andréa contribué assez régulièrement aux opérations de ravitaillement général du camp.

Voici comment dans le maquis BERNARD, on prépare les aliments avant de les répartir aux différentes cuisines des compagnies.

À mon arrivée au camp, je découvre un vrai pays de cocagne. La nourriture semble abondante.

Quand j'arrive au camp au matin du mercredi 5 juillet 1944, soit un mois après le débarquement des alliés en Normandie. Georges Hamacek, agent de liaison de Vengeance et camarade d'école à H.E.C., me présente les lieux et la zone de la cuisine centrale qui reçoit les approvisionnements, prépare les lots et les distribue à toutes les cuisines de compagnie et aux S.A.S. britanniques. Les cuistots de la compagnie André reçoivent de la cuisine centrale, tous les produits de base pour une bonne cuisine. Bien sûr, nous vivons dans la forêt, les équipements de cuisine sont rudimentaires.

Un baraquement comporte une pièce fermée pour les réserves, quelques tables pour préparer les aliments - pelure des pommes de terre, découpage de la viande - et des marmites à cochons pour la cuisson.

Un peu plus loin, mais assez proche du lieu d'abattage du bétail et à coté d’une grande fosse pour les déchets : os, boyaux, pelures de légumes... En surface de ces détritus en décomposition, une armée d'asticots règne en maître. Aujourd’hui, on serait horrifié par ce spectacle, mais à cette époque, on vit proche de la nature, cette vision ne choque personne. Dans les cours des exploitations agricoles, nous sommes habitués à voir des vers dans les fumiers et sur les sols humides. On manipule les asticots et les lombrics pour la pêche.

Nous ne sommes pas obnubilés par les dates de péremption des aliments. Les dates limites n'existent pas. Durant l'occupation à Paris, j'ai mangé de la viande avariée, des œufs qui sentent mauvais et ont changé de couleur… malgré tout, je suis encore en vie, et j’ai 87 ans !

L'organisation de la cuisine et la situation des lieux ne m'a pas surpris. Mais le premier repas !

Les rations sont très suffisantes : les morceaux de viande sont énormes, les pommes de terre sont abondantes. Je mange à ma faim. Le pain n'est pas compté.

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Mission Tabac

Pour de nombreuses personnes, fumer devient une seconde nature. Le tabac est un produit indispensable. La ration mensuelle obtenue par tickets est nettement insuffisante pour un fumeur. Ceux qui n’ont pas d'argent peuvent en acheter au marché noir. Certains troquent des produits contre du tabac. D’autres se contentent de ramasser les mégots de cigarettes.

Pour se procurer du tabac, Bernard a organisé des opérations contre les dépôts de la S.E.I.T.A. D’une façon générale les responsables de dépôts sont d'accord avec le maquis. Vis à vis des autorités de Vichy, on simule une attaque, ainsi on décharge la responsabilité des employés du dépôt.

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